Un homme sous influence

Du sang sur le givre. Dans l’aube glacée, l’énorme tache brillait d’un éclat livide. Le commissaire Pignon la repéra de loin, comme un squale traque un dauphin blessé. Il s’arrêta sur la petite route menant de Saint-Rémy à Chalon-sur-Saône. Au milieu de la chaussée, un grand couteau méticuleusement propre était posé en évidence à coté de la tache. Dans l’herbe piétinée, il découvrit les traces d’une lutte violente et deux ouvrages de poche maculés de boue rouge. Malgré le sang dans les livres, il reconnut Le silence des agneaux de T.Harris et De l’âme de F.Cheng. Sur la première page, un nom tracé à l’encre verte : Émilienne Saint-Georges.

Le commissaire ne perdit pas de temps. En dix minutes, il mobilisa la police scientifique de Dijon, bloqua la circulation inexistante à cette heure matinale, sécurisa la scène de crime et tira du lit son adjoint Espigares, un corse chétif mais pugnace. Lequel fut chargé de retrouver Émilienne. En attendant les renforts, Pignon réfléchit. Un meurtrier cruel et lettré avait semé les indices comme on laisse des insultes sur un mur. Un frisson parcouru l’échine musculeuse du commissaire, combien de victimes allait-il découvrir ? L’image de la Saône et Loire couverte de cadavres écorchés lui souleva le cœur. En un éclair, il vit la panique des chalonnais, le désarroi de sa brigade, l’affolement des politiques. Il décida d’appeler le maire.

« -Jean-Baptiste ? répondit aussitôt une voix féminine. Pourquoi est-ce que tu m’appelles ? Il est arrivée quelque chose à Paul, j’en étais sure ! « 

Entre deux sanglots, la femme du maire lui expliqua que, la veille, son mari Paul Quintrau était revenu très angoissé du conseil municipal. Une altercation brutale l’avait opposé au premier adjoint. Caillol, éternel dauphin, avait décidé de se présenter contre lui. Les deux hommes en étaient venus aux mains. Et ce matin, le maire avait disparu. En vingt ans de mariage et de mandat municipal, il n’avait pourtant jamais manqué d’accompagner sa femme au marché du samedi pour rencontrer ses électeurs, d’une part et acheter un poulet rôti, d’autre part. Mal à l’aise, le commissaire Pignon interrogea avec minutie la quasi veuve avec qui il avait eu une liaison passionnée pendant toute l’année du CE1.

L’œil rond et bleu, la moustache drue, le commissaire Pignon était frisé comme un mouton et fort comme un bœuf. Depuis la cour de récréation, il avait choisi les policiers contre les voleurs et posait sur le monde un regard soupçonneux. Ce bourguignon fougueux se consacrait entièrement à sa mission. Son temps de repos était consacré à la lecture de romans policiers et le dimanche matin, invariablement, il courait le long de la Saône avec son labrador Sherlock. Quand il n’enquêtait pas, ne courrait pas, ne lisait pas, il lui arrivait de s’ennuyer. Mais il ne faillirait pas à arrêter le meurtrier du maire.

Accompagné du brigadier Laviollette, il se rendit chez Caillol pour apprendre que le suspect s’était envolé vers le Mexique via New York au beau milieu de la nuit. Soi disant pour la foire viticole de Guadalajara. Sauf que le Mexique n’extrade pas vers la France, comme l’apprit Pignon à Laviollette. Ils échafaudèrent un plan dans l’urgence. Interpol fut alerté et le FBI chargé de cueillir l’adjoint sur le tarmac de La Guardia, juste avant qu’il n’échappe à la justice de son pays. Fulminant, Pignon imagina Caillol menotté par un escadron de brunes sexy armées jusqu’aux dents. L’agent Clarisse Starling, l’héroïne du Silence des agneaux, lui plaisait beaucoup.

Son téléphone sonna au beau milieu de sa rêverie. Espigares avait retrouvé Émilienne Saint-Georges sans trop de difficultés. L’octogénaire, bibliothécaire à la retraite, présidait le club des amateurs de poésie de Châtenoy-le-Royal. Elle reconnaissait sans peine être la propriétaire De l’âme mais ne cessait de répéter, un peu troublée, « Je l’ai prêté à Nicolas ». « Mettez lui la pression », ordonna le commissaire. Espigares reprit l’interrogatoire en transpirant à grosses gouttes.

L’arrestation de Rémi Caillol, de l’autre coté du monde, fut diffusée sur CNN et reprise en boucle par Chalon-TV. Et la suite des événements resta longtemps le sujet de conversation favori de toute la ville. Vers midi, le maire, revenu d’une promenade solitaire et introspective annonça qu’il quittait la vie politique. Puis Nicolas Barrot, boucher de son état, livra spontanément son témoignage aux journalistes qui faisaient le pied de grue devant l’hôtel de ville: oui, il avait perdu le contrôle de sa fourgonnette le matin même sur la route de Saint-Rémy, oui, après deux tonneaux, il avait pu remonter la carcasse de son cochon dans le coffre, mais tout le sang était perdu. Ce qui posait un gros problème pour le boudin prévu ce soir au menu du banquet des amateurs de poésie. A la place, il pensait à des ris de veau aux morilles. Mais c’est délicat, le riz de veau. Non, De l’âme, il ne l’avait pas encore lu, c’est Émilienne qui avait insisté, mais son truc, à lui, c’était plutôt les polars. Sinon, il aimerait bien récupérer son couteau.

Pignon fut démis de ses fonctions avec effet immédiat. Le rapport de la police des polices mentionnait un « délire d’interprétation » dû, selon les psychologues, à « une consommation excessive de polars ». Le commissaire échappa à la prison mais pas à la dépression. Sa convalescence dans une maison de repos à Belfort fut longue. Chaque mois, la femme du maire lui envoyait des livres. Uniquement des romans d’amour.

Cette nouvelle nouvelle a été envoyée à la bibliothèque de Chalon -sur -Saône, pour un concours ayant pour thème « Du sang dans les livres« .

alors moi je dis, vive Chalon !

et les bibliothèques

et les bibliothécaires

allons donc à Chalon !

(enfin, quand on pourra, rapport à vous-savez-quoi)

http://www.bm-chalon.fr/concours-du-sang-dans-les-livres

Madame Rubens

Le jeudi, c’est Gemäldegalerie (la galerie de Peinture) ! Futée comme elle est, mon ado m’oppose un argument imparable ; ce soir, elle ne peut pas, elle a révision du bac de français. Je les laisse donc à la maison, La princesse de Clèves et elle, et je roule seule jusqu’au Kulturforum (le forum de la Culture) qui abrite la galerie. Pour les toiles de Rubens, c’est parti, mon kiki.

Le forum de la culture, tout près de chez nous
Luftbild des Kulturforums © Staatliche Museen zu Berlin / Maximilian Meisse

On commence par son Saint-Sébastien qui se démarque de celui de Botticelli par une représentation plus nette de la souffrance. C’est vrai qu’attaché à son poteau, le Sébastien du maître italien à l’air de s’ennuyer ferme en attendant que Sainte Irène vienne le délivrer. Le martyr de Rubens, lui, pleure en implorant le ciel et du sang coule de ses nombreuses blessures. Etre transpercé de flèches, ça fait mal.

Saint Sébastien – Botticelli – 1474 et Saint Sébastien – Rubens – 1614

Pieter Paul Rubens est un homme qui a réussi. En  1609, il est le peintre officiel de la cour des souverains des Pays-Bas. Il est également diplomate. Il est riche. En 1630, à 54 ans, il se remarie avec une jeune bourgeoise de 16 ans. Dans une lettre, il explique ses motivations ; il ne veut pas d’une dame de la cour car elle serait d’un rang supérieur au sien et pas d’une dame de son age car « il veut de la joie ». Ce sera donc Hélène Froment, la fille d’un négociant en tapisserie. Ravi, son mari l’utilise beaucoup comme modèle, ce qui n’est pas si courant dans l’histoire de la peinture classique. Par exemple, voici Hélène en Sainte Cécile. Cécile, c’est la patronne des musiciens, une femme généreuse et têtue. Selon la légende, après sa décapitation, elle a prit le temps de distribuer toute sa fortune aux déshérités. 3 jours durant, quand même.

Sainte Cécile – 1639

Notre guide se risque à un commentaire très en dehors du champ de l’histoire de l’art : et si ces chefs d’œuvre s’expliquaient par ce qui se passait chez les Rubens ? Hélène-Cécile a l’air joyeuse, elle est jolie et sensuelle et je ne rangerais certainement pas ses coquettes petites mules dans la catégorie « accessoire vestimentaire d’une sainte ». Lune de miel ?

Les chouettes petites mules

Mais Pieter a également peint une Hélène-Andromède, martyr païenne quasi symétrique à la souffrance de Sébastien. Offerte en sacrifice à un monstre marin, la pauvre ne voit pas que son sauveur est en train d’arriver (c’est Persée qui se dépêche sur la mer, là bas au loin), la torche de l’angelot est pointée vers le bas : symbole funeste. Et son corps est peint avec un réalisme plutôt cru, bien loin de l’idéalisation de celui de Sébastien. Foin de mignonnes petites mules, ses pieds sont un tantinet boudinés. Crise conjugale ?

Persée libérant Andromède – 1638
les pieds d’Hélène – Andromède

Sur mon vélo, en rentrant, je songe que Madame Rubens, toute nue ou en robe de velours, ne vivra jamais pour la postérité que par le regard de son talentueux époux. Et à la maison, je lis dans le prologue de La princesse de Clèves, publié anonymement par Madame de la Lafayette en 1678, que « l’auteur n’a pu se résoudre à se déclarer ; il a craint que son nom ne diminua le succès de son livre ». Livre qui est aujourd’hui un classique, et heureusement attribué à sa créatrice. Etre transparente n’est pas un destin. En 2020, la journée des droits des femmes, c’est aujourd’hui et c’est une rudement bonne idée.

La Reine de Saba vient de Berlin

Que faire un vendredi matin d’hiver, par un froid de gueux, quand l’humidité de l’air rentre par chaque pore de votre peau pour vous transpercer de mille petites aiguilles ? Une ballade photo dans le quartier de Pankow, pardi ! Tels des manchots sur la banquise, nous progressons en rang serrés. Puis nous faisons cercle autour des stoïques érudits qui partagent leur savoir par tous les temps. S’entendre raconter les 1001 histoires de Berlin, ça se mérite. Et celle des Garbáty-Rosenthal me fait oublier la météo.

Longtemps, fumer n’a pas nuit gravement à la santé. Fille de la révolution industrielle, la cigarette est née au milieu du 19ème siècle, mais ce n’est pas encore la clope moderne que fument Alain Delon et Luky Luke. A Berlin, en 1881, le fils d’un immigrant russe, Josef Garbáty et sa femme Rosa Rosenthal sont les premiers à produire la cigarette « à l’égyptienne », déjà roulée et vendue en paquet. Jackpot. Les fumeurs raffolent de ses marques, dont « La reine de Saba ». Josef peut être fier de leur réussite. Moi, j’aime bien sa moustache.

Josef Garbáty. source : ansichtskarten-pankow.de

Les ventes explosent, des employés sont recrutés à tour de bras. En 1906, Josef fait construire une usine dernier cri dans le lointain site de Pankow, au nord est de Berlin. Un élégant bâtiment avec des éléments art nouveau est relié à l’entrepôt de tabac par une passerelle. La fabrication se mécanise. Cerise sur le mégot, les employés ont accès à une cantine d’entreprise, des salles de repos, des douches, une blanchisserie, une bibliothèque, un journal d’entreprise, une indemnisation chômage dès 1918, une chorale, un club de sport. Pas mal pour l’époque. Josef fait imprimer sa belle moustache sur les paquets.

Le paquet des Reine de Saba . source : ansichtskarten-pankow.de

A la fin des années 30, la peste brune contamine Berlin avant de se répandre dans toute l’Europe. Les nazis organisent la vente forcée (le vol) de l’usine. Les nouveaux propriétaires conservent la marque Reine de Saba mais redessinent le paquet. Hors de question que l’image d’un juif soit imprimée sur un produit de grande consommation. Josef meurt en 39, ses fils fuient aux États-Unis via la France. Pendant la guerre, l’usine est bombardée puis se retrouve dans le secteur soviétique après la capitulation de l’Allemagne. La production des Reine de Saba continue en RDA. Elle s’arrête après la réunification, en 1995. L’usine ferme définitivement.

L’entrepôt / le nouveau paquet / document nazi de 1938.

source : ansichtskarten-pankow.de

Thomas Garbáty, Tom, le petit-fils de Rosa et Josef, enseigne la littérature médiévale à l’université du Michigan quand l’usine lui échoie en héritage. Qu’en faire ? Il décide de restaurer le bâtiment pour construire des logements dans l’usine et insiste pour qu’une aire de jeu soit placée dans la cour. Il se rappelle qu’enfant, il jouait là. Il est mort en 2009.

Contrairement aux plans nazis, Pankow n’a pas oublié la famille Garbáty. Des enfants jouent au basket dans la cour de l’ancienne usine. Et sur quelques paquets exposés dans les musées ou oubliés au fond de tiroirs poussiéreux, on peut encore admirer la formidable moustache de Josef.

Josef Garbáty en 1938
source : ansichtskarten-pankow.de

Garder le contrôle

Le lundi matin, je me lève, j’enfile une tenue de sport, je passe la porte de notre appartement, la porte du bas de l’escalier, la porte de la cour, encore une autre porte, une dernière porte et ça y est je suis dans la rue. Le studio de Pilates, de la méthode du même nom est tout prêt de chez nous. Il faut prendre la direction du parc, tourner juste avant et surtout ne pas s’arrêter chez le marchand de glaces. C’est juste à coté.

Le studio est lumineux et cosy. On dirait qu’on arrive chez une copine. Isabelle, qui donne les cours, nous accueille toujours avec le sourire. Mais au lieu de se poser sur le canapé pour un café-croissant, c’est parti pour une heure de cours « Mat», c’est à dire sur un tapis de sol. Il y a toujours un accessoire, ce matin c’est un petit coussin tout mou qui rend tous les mouvements drôlement instables. Et c’est justement ça, le Pilates, une histoire de contrôle.

Cette discipline a été mise au point par un allemand, Joseph Hubertus Pilates. A la fin du 19ème siècle, le petit Joseph est chétif et asthmatique. Mais il fait du sport et voit les bienfaits de l’exercice physique sur sa santé. Interné dans un camp de prisonnier pendant la grande guerre, il rééduque des blessés selon sa méthode en les faisant travailler sur leur lit d’hôpital. Rentré en Allemagne, il comprend avant tout le monde ce que les nazis sont en train de faire de son pays. Refusant de collaborer, il prend le premier bateau pour l’Amérique et en profite pour rencontrer l’amour de sa vie pendant la traversée. Dans la Grosse Pomme, il ouvre un studio juste à coté du New York City Ballet. Les danseurs, George Balanchine en tête, deviennent vite accros. Les lits d’hôpital sont devenus des machines pour s’entraîner, les Reformers, et la méthode sera vite enseignée partout. Pour Joseph, des muscles fermes et une conduite qui l’est tout autant. Bien plus qu’un sportif accompli et un entrepreneur visionnaire, c’était un honnête homme.

L’idée, c’est de maintenir un bon positionnement du corps pendant les exercices. Comment ? Grâce à la respiration, à la concentration, à la précision et à la fluidité des mouvements. L’esprit contrôle le corps. C’est parfaitement évident quand Isabelle montre les exercices en donnant les consignes en français, en allemand et en anglais. C’est tellement gracieux et impeccable, on a trop envie de faire tout pareil !

Bon.

Sur les tapis, l’exécution est un poil plus anarchique. Aujourd’hui, les deux pieds qui tremblottent sur le coussin, c’est toute une histoire de plier les genoux, lever les bras, baisser les bras. Garder l’équilibre, quand le sol se dérobe sous vos pieds, c’est une question d’entrainement. Le Pilates, la méthode que Joseph s’est d’abord appliqué à lui même, ça sert à rester debout.

Le datif et la montée des eaux

Ce matin, j’ai B2. C’est un certificat qui atteste de la maîtrise d’une langue. L’Union Européenne en a profité pour pondre une norme administrativo-supranationale. Ça commence à A1 ; le voisin vous parle : vous n’entravez que pouic, puis A2 ; vous parlez de la pluie et du beau temps avec le voisin, B1 ; il vous manque de la farine pour préparer vos Knodel*, vous allez en chercher chez le voisin, B2 ; le voisin vous rencarde pour un boulot, vous passez l’entretien, C1 ; à l’université, vous suivez le même cours que la nièce du voisin, et enfin C2 ; le voisin vous demande de l’aide pour ses mots croisés. La veille, je prépare ma trousse, l’itinéraire et ma tenue. Je suis convoquée à 8h30, je me calcule une petite marge.

Ma marge est bien utile vu que ce crétin de GoogleMap me propose d’escalader une façade pour entrer dans le centre d’examen. Je reviens illico aux méthodes d’antan : je localise la rue sur une carte de papier, je marche au milieu du trottoir, je m’arrête exactement devant le numéro indiqué, je pivote d’un quart de tour et je passe sous le porche. Beaucoup de monde dans la cour, des femmes en grande majorité, les voiles d’une bonne sœur et de quelques musulmanes, des jeans-baskets, des jeunes, des moins jeunes. 8h00, les portes s’ouvrent sur des listes de noms : je suis en 307.

Contrôle des passeports pour entrer dans la salle, l’examinateur plaisante sur les noms roumains qui ne rentrent jamais dans les cases. Il n’est pas déçu par le mien ! Mais comme toujours depuis que je suis à Berlin, l’évocation de la France provoque un sourire et quelque mots gentils. Nous sommes douze : un seul garçon. Les deux examinateurs sont détendus et déroulent le protocole de l’examen avec une efficacité toute germanique. Il faut ranger son portable dans une poche en plastique, accrocher les sacs et les vestes dans la penderie du fond, n’utiliser que des crayons à papier, poser sa montre sur le bureau et remplir la première feuille. Les consignes sont répétées plusieurs fois : uniquement des crayons à papier. Tout se passe bien : ah, non, quelqu’un (le gars) utilise son stylo pour écrire son nom. Les examinateurs gèrent calmement le petit incident. La tension monte un peu. Une candidate asiatique n’a pas de gomme, une candidate orientale lui en prête une. 9h00 : ça commence.

D’abord la grammaire ; l’Allemand use de verbes à particules séparables et de déclinaisons, c’est un réservoir inépuisable pour les questions de cours. Puis la compréhension ; un petit extrait d’un flash radio est suivi de la question : va-t-il neiger dans le Tyrol ? Un deuxième : la grève des trains va-t-elle bientôt cesser ? J’ai un peu perdu le fil, je coche vrai, confiante dans les syndicats allemands. Une pause au rez de chaussée et nous enchaînons sur la partie orale. Dans les escaliers qui nous ramènent en 307, ma partenaire, une jeune femme aux yeux bordés de khôl, est nerveuse. Elle s’est pourtant très bien préparée. Avant de commencer, nous nous présentons. Je dis que je viens de France et que je suis en vacances, elle dit qu’elle vient du Bangladesh et qu’elle est là pour une meilleure éducation. Qu’elle a une fille que j’imagine petite.

Elle n°3668, 7 février 2020

J’ai lu cette semaine dans mon journal favori que les eaux du Brahmapoutre, au Bangladesh, engloutissent les petites îles de sable où vivent des familles entières. Dans tout le pays, l’existence est rendue précaire par des tempêtes, des cyclones, des inondations, des glissements de terrain. D’ici 2050, 20% des terres seraient perdues et 25 à 30 millions de réfugiés forcés de se déplacer. Quelle force faut-il pour quitter son pays, traverser la moitié du monde et reconstruire une existence à partir de sa seule volonté ? Pour apprendre la déclinaison des pronoms personnels au datif et à l’accusatif après une journée de boulot ? En repartant, nous échangeons nos numéros pour nous avertir des résultats. J’espère qu’elle l’aura.

Knodel : petites boulettes de pain ou de pommes de terre, c’est trop bon !

Etre ici est une splendeur

En comptant le sexe des artistes dans l’Alte National Galerie à Berlin, l’on s’aperçut que les œuvres des femmes représentaient moins de trois pour cent du total. Mince alors ! Soit les femmes n’ont pas eu envie de peindre avant le vingtième siècle, soit elles en ont été empêchées. Aujourd’hui, c’est la deuxième réponse qui prévaut. C’est le progrès. Mieux vaut tard que l’invisibilité. D’où cette exposition nommée Kampf um Sichtbarkeit (Lutte pour être visible) que je visite ce jeudi avec l’excellente équipe de Berlin Accueil.

L’Alte National Galerie se trouve dans l’île aux musées, à droite après la cathédrale de Berlin, quand on vient de Potsdamerstrasse, définitivement le centre de cette capitale. Alte (ancienne) parce que bâtie avant la Neue (nouvelle) juste en bas de chez nous. Un mur, deux villes. Le mur est tombé, les musées sont restés. Encore le progrès. J’entre sous les sabots d’un cheval et ça y est, je fais connaissance avec des femmes qui se sont battues pour peindre, sculpter et vivre selon leur volonté. Des femmes modernes. Par exemple, Anna Therbush, qui épousa un aubergiste, donna naissance à sept enfants, puis à quarante ans, se lança dans la peinture, devint une artiste reconnue, fit le portrait de Diderot nu et fréquenta la cour de Catherine II de Russie. A la fin de sa carrière, elle réalise son autoportrait avec la tranquille assurance de celles qui ont réussi à être là où elles ont envie d’être, envers et contre tout. Son monocle retenu avec un lien de cuir est d’une modernité absolue. Anna, c’est de la dynamite.

Autoportrait, autour de 1780

Mais celle qui me touche le plus, c’est elle, Paula. Paula Modersohn-Becker est née en 1876 et a vécu dans le petit village de Worpswede, près de Brême. C’est une jeune allemande qui adore Paris, elle s’y rend le 1er janvier 1900. Elle aime les toiles de Cézanne et de Modigliani, elle est l’élève de Rodin, l’amie de Rainer Maria Rilke. Elle écrit à sa sœur qu’elle a « faim d’art ». A l’époque, les femmes sont interdites d’académies, car il est impensable qu’elles aient accès à l’anatomie des corps masculins. Paris est alors plus libérale que Berlin : Paula peut étudier à l’académie Julian. Elle fait des allers-retours constants entre Paris et Worpswede, entre la ville et la campagne, entre la liberté et la conjugalité. Elle a peint plus de mille tableaux dont beaucoup de maternités. C’est la première femme qui s’est représentée nue dans toute l’histoire de l’art. 100 ans plus tard, Anna Leibowitz photographie Demi Moore dans la même pose pour la une de Vanity Fair et l’Amérique s’en est émue.

En 1907, Paula veut quitter son mari, le peintre Otto Modersohn pour s’installer définitivement à Paris. Elle hésite. Revient. Attend un enfant. Accouche. Et meurt à 31 ans, sa fille a 18 jours. Au contraire de vous, moi et Demi Moore, elle n’a pas eu le secours de la médecine pour mettre son enfant au monde. Rilke compose pour elle « Requiem pour une amie ». En 1927, un musée Paula Modersohn-Becker ouvre à Brême, le premier au monde dédié à une femme artiste. Dans sa très belle autobiographie intitulée « Etre ici est une splendeur », M.Darrieussecq célèbre l’amour de la vie de cette artiste ardente, dont l’œuvre fut brutalement interrompue par la mort. « Schade » son dernier mot veut dire : Quel dommage !

Élégies de Duino, recueil de poèmes de R. M. Rilke, 1933. Dont est tiré le vers « être ici est une splendeur »

Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, Marie Darrieussecq, éditions P.O.L, 2015

Kampf um Sichtbarkeit: https://www.smb.museum/museen-und-einrichtungen/alte-nationalgalerie/ausstellungen/detail/kampf-um-sichtbarkeit.html

Disappearing Union

Ce vendredi soir, rendez-vous au Clärchens Ballhaus, appellation hautement intraduisible, sinon par un très approximatif « la salle de bal de la p’tite Clara » qui ne vous dira rien. Ballhaus, c’est littéralement la maison du bal, une école pour apprendre le tango, le cha-cha-cha et en même temps un lieu populaire pour manger, boire, danser et se rencontrer. Ces établissements sont des institutions berlinoises, mi-bal de l’empereur à Vienne, mi-guinguette des bords de Marne.

C’est au fond d’une cour, dans le quartier de Mitte que Fritz Bühler a ouvert son local en 1913, avant de s’en aller mourir sur un champ de bataille peu après, loin des notes de musique et des jeunes filles en fleur. La salle lui a survécu : fermée par les nazis, elle re-ouvre dès 1945 dans la ville en ruine, elle perd de son lustre au fil des années, mais continue à accueillir des amoureux dans ses murs décrépis. Jusqu’en 2019 quand un promoteur rachète l’immeuble dans ce quartier où les prix grimpent plus vite que la valse fait tourner les couples de danseurs. L’association Disappearing Berlin (Berlin qui disparaît) en profite pour organiser une soirée avant la fermeture pour travaux. Des berlinois et des berlinoises dansent une dernière fois au son d’une musique mixée par un DJ dans la belle salle des miroirs. Ne pouvant pas me définir comme une fêtarde invétérée, mais néanmoins habituée à sautiller gaiement sur des airs de Claude François, je me mêle à eux sur la piste de danse. Il y a là des trentenaires branchés, des couples seuls au monde et des bandes d’amis en goguette. L’absence de jugement pratiquée à Berlin n’est pas le moindre de ses charmes.

C’est vite minuit et nous filons à la porte de Brandebourg, où des europhiles veulent dire au revoir aux Anglais, qui quittent l’union ce soir même. La petite foule rassemblée là entonne l’hymne à la joie et « ce n’est qu’un au revoir ». Des joueurs des cornemuses leur répondent tandis que nous agitons des petits drapeaux. Dans ce lieu symbole de toutes les guerres du 20ème siècle, je pense à ce peuple exaspérant. Le seul à repousser Hitler, le seul à ne jamais cesser de combattre. La petite île qui a libéré toute l’Europe de la barbarie et inventé le pudding tire sa révérence. Tristesse.

Nous ne pouvons pas retenir ce qui disparaît, ni les salles de bal, ni les unions défaites. Mais pour que nos enfants continuent à danser à Berlin, à Sienne, à Barcelone, à Prague, à Marseille et à Liverpool, il faut que la paix entre les peuples d’Europe dure encore longtemps.

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