La Reine de Saba vient de Berlin

Que faire un vendredi matin d’hiver, par un froid de gueux, quand l’humidité de l’air rentre par chaque pore de votre peau pour vous transpercer de mille petites aiguilles ? Une ballade photo dans le quartier de Pankow, pardi ! Tels des manchots sur la banquise, nous progressons en rang serrés. Puis nous faisons cercle autour des stoïques érudits qui partagent leur savoir par tous les temps. S’entendre raconter les 1001 histoires de Berlin, ça se mérite. Et celle des Garbáty-Rosenthal me fait oublier la météo.

Longtemps, fumer n’a pas nuit gravement à la santé. Fille de la révolution industrielle, la cigarette est née au milieu du 19ème siècle, mais ce n’est pas encore la clope moderne que fument Alain Delon et Luky Luke. A Berlin, en 1881, le fils d’un immigrant russe, Josef Garbáty et sa femme Rosa Rosenthal sont les premiers à produire la cigarette « à l’égyptienne », déjà roulée et vendue en paquet. Jackpot. Les fumeurs raffolent de ses marques, dont « La reine de Saba ». Josef peut être fier de leur réussite. Moi, j’aime bien sa moustache.

Josef Garbáty. source : ansichtskarten-pankow.de

Les ventes explosent, des employés sont recrutés à tour de bras. En 1906, Josef fait construire une usine dernier cri dans le lointain site de Pankow, au nord est de Berlin. Un élégant bâtiment avec des éléments art nouveau est relié à l’entrepôt de tabac par une passerelle. La fabrication se mécanise. Cerise sur le mégot, les employés ont accès à une cantine d’entreprise, des salles de repos, des douches, une blanchisserie, une bibliothèque, un journal d’entreprise, une indemnisation chômage dès 1918, une chorale, un club de sport. Pas mal pour l’époque. Josef fait imprimer sa belle moustache sur les paquets.

Le paquet des Reine de Saba . source : ansichtskarten-pankow.de

A la fin des années 30, la peste brune contamine Berlin avant de se répandre dans toute l’Europe. Les nazis organisent la vente forcée (le vol) de l’usine. Les nouveaux propriétaires conservent la marque Reine de Saba mais redessinent le paquet. Hors de question que l’image d’un juif soit imprimée sur un produit de grande consommation. Josef meurt en 39, ses fils fuient aux États-Unis via la France. Pendant la guerre, l’usine est bombardée puis se retrouve dans le secteur soviétique après la capitulation de l’Allemagne. La production des Reine de Saba continue en RDA. Elle s’arrête après la réunification, en 1995. L’usine ferme définitivement.

L’entrepôt / le nouveau paquet / document nazi de 1938.

source : ansichtskarten-pankow.de

Thomas Garbáty, Tom, le petit-fils de Rosa et Josef, enseigne la littérature médiévale à l’université du Michigan quand l’usine lui échoie en héritage. Qu’en faire ? Il décide de restaurer le bâtiment pour construire des logements dans l’usine et insiste pour qu’une aire de jeu soit placée dans la cour. Il se rappelle qu’enfant, il jouait là. Il est mort en 2009.

Contrairement aux plans nazis, Pankow n’a pas oublié la famille Garbáty. Des enfants jouent au basket dans la cour de l’ancienne usine. Et sur quelques paquets exposés dans les musées ou oubliés au fond de tiroirs poussiéreux, on peut encore admirer la formidable moustache de Josef.

Josef Garbáty en 1938
source : ansichtskarten-pankow.de

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