Le datif et la montée des eaux

Ce matin, j’ai B2. C’est un certificat qui atteste de la maîtrise d’une langue. L’Union Européenne en a profité pour pondre une norme administrativo-supranationale. Ça commence à A1 ; le voisin vous parle : vous n’entravez que pouic, puis A2 ; vous parlez de la pluie et du beau temps avec le voisin, B1 ; il vous manque de la farine pour préparer vos Knodel*, vous allez en chercher chez le voisin, B2 ; le voisin vous rencarde pour un boulot, vous passez l’entretien, C1 ; à l’université, vous suivez le même cours que la nièce du voisin, et enfin C2 ; le voisin vous demande de l’aide pour ses mots croisés. La veille, je prépare ma trousse, l’itinéraire et ma tenue. Je suis convoquée à 8h30, je me calcule une petite marge.

Ma marge est bien utile vu que ce crétin de GoogleMap me propose d’escalader une façade pour entrer dans le centre d’examen. Je reviens illico aux méthodes d’antan : je localise la rue sur une carte de papier, je marche au milieu du trottoir, je m’arrête exactement devant le numéro indiqué, je pivote d’un quart de tour et je passe sous le porche. Beaucoup de monde dans la cour, des femmes en grande majorité, les voiles d’une bonne sœur et de quelques musulmanes, des jeans-baskets, des jeunes, des moins jeunes. 8h00, les portes s’ouvrent sur des listes de noms : je suis en 307.

Contrôle des passeports pour entrer dans la salle, l’examinateur plaisante sur les noms roumains qui ne rentrent jamais dans les cases. Il n’est pas déçu par le mien ! Mais comme toujours depuis que je suis à Berlin, l’évocation de la France provoque un sourire et quelque mots gentils. Nous sommes douze : un seul garçon. Les deux examinateurs sont détendus et déroulent le protocole de l’examen avec une efficacité toute germanique. Il faut ranger son portable dans une poche en plastique, accrocher les sacs et les vestes dans la penderie du fond, n’utiliser que des crayons à papier, poser sa montre sur le bureau et remplir la première feuille. Les consignes sont répétées plusieurs fois : uniquement des crayons à papier. Tout se passe bien : ah, non, quelqu’un (le gars) utilise son stylo pour écrire son nom. Les examinateurs gèrent calmement le petit incident. La tension monte un peu. Une candidate asiatique n’a pas de gomme, une candidate orientale lui en prête une. 9h00 : ça commence.

D’abord la grammaire ; l’Allemand use de verbes à particules séparables et de déclinaisons, c’est un réservoir inépuisable pour les questions de cours. Puis la compréhension ; un petit extrait d’un flash radio est suivi de la question : va-t-il neiger dans le Tyrol ? Un deuxième : la grève des trains va-t-elle bientôt cesser ? J’ai un peu perdu le fil, je coche vrai, confiante dans les syndicats allemands. Une pause au rez de chaussée et nous enchaînons sur la partie orale. Dans les escaliers qui nous ramènent en 307, ma partenaire, une jeune femme aux yeux bordés de khôl, est nerveuse. Elle s’est pourtant très bien préparée. Avant de commencer, nous nous présentons. Je dis que je viens de France et que je suis en vacances, elle dit qu’elle vient du Bangladesh et qu’elle est là pour une meilleure éducation. Qu’elle a une fille que j’imagine petite.

Elle n°3668, 7 février 2020

J’ai lu cette semaine dans mon journal favori que les eaux du Brahmapoutre, au Bangladesh, engloutissent les petites îles de sable où vivent des familles entières. Dans tout le pays, l’existence est rendue précaire par des tempêtes, des cyclones, des inondations, des glissements de terrain. D’ici 2050, 20% des terres seraient perdues et 25 à 30 millions de réfugiés forcés de se déplacer. Quelle force faut-il pour quitter son pays, traverser la moitié du monde et reconstruire une existence à partir de sa seule volonté ? Pour apprendre la déclinaison des pronoms personnels au datif et à l’accusatif après une journée de boulot ? En repartant, nous échangeons nos numéros pour nous avertir des résultats. J’espère qu’elle l’aura.

Knodel : petites boulettes de pain ou de pommes de terre, c’est trop bon !

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2 Comments

  1. Liebe Marylaure,ich habe meinen Tag mit der Lektüre deines Blogs begonnen – wie immer sehr lustig (der Nachbar…) und lehrreich, point de vue vocabulaire.Hab einen schoenen Montag!Die Nachbarin-

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  2. Je vais aller à la mediatheque pour réviser mon allemand et viser le niveau A2 pour échanger un minimum avec le voisin 🙂 Même si » ich habe alles vergessen  » Tchuss.

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