Etre ici est une splendeur

En comptant le sexe des artistes dans l’Alte National Galerie à Berlin, l’on s’aperçut que les œuvres des femmes représentaient moins de trois pour cent du total. Mince alors ! Soit les femmes n’ont pas eu envie de peindre avant le vingtième siècle, soit elles en ont été empêchées. Aujourd’hui, c’est la deuxième réponse qui prévaut. C’est le progrès. Mieux vaut tard que l’invisibilité. D’où cette exposition nommée Kampf um Sichtbarkeit (Lutte pour être visible) que je visite ce jeudi avec l’excellente équipe de Berlin Accueil.

L’Alte National Galerie se trouve dans l’île aux musées, à droite après la cathédrale de Berlin, quand on vient de Potsdamerstrasse, définitivement le centre de cette capitale. Alte (ancienne) parce que bâtie avant la Neue (nouvelle) juste en bas de chez nous. Un mur, deux villes. Le mur est tombé, les musées sont restés. Encore le progrès. J’entre sous les sabots d’un cheval et ça y est, je fais connaissance avec des femmes qui se sont battues pour peindre, sculpter et vivre selon leur volonté. Des femmes modernes. Par exemple, Anna Therbush, qui épousa un aubergiste, donna naissance à sept enfants, puis à quarante ans, se lança dans la peinture, devint une artiste reconnue, fit le portrait de Diderot nu et fréquenta la cour de Catherine II de Russie. A la fin de sa carrière, elle réalise son autoportrait avec la tranquille assurance de celles qui ont réussi à être là où elles ont envie d’être, envers et contre tout. Son monocle retenu avec un lien de cuir est d’une modernité absolue. Anna, c’est de la dynamite.

Autoportrait, autour de 1780

Mais celle qui me touche le plus, c’est elle, Paula. Paula Modersohn-Becker est née en 1876 et a vécu dans le petit village de Worpswede, près de Brême. C’est une jeune allemande qui adore Paris, elle s’y rend le 1er janvier 1900. Elle aime les toiles de Cézanne et de Modigliani, elle est l’élève de Rodin, l’amie de Rainer Maria Rilke. Elle écrit à sa sœur qu’elle a « faim d’art ». A l’époque, les femmes sont interdites d’académies, car il est impensable qu’elles aient accès à l’anatomie des corps masculins. Paris est alors plus libérale que Berlin : Paula peut étudier à l’académie Julian. Elle fait des allers-retours constants entre Paris et Worpswede, entre la ville et la campagne, entre la liberté et la conjugalité. Elle a peint plus de mille tableaux dont beaucoup de maternités. C’est la première femme qui s’est représentée nue dans toute l’histoire de l’art. 100 ans plus tard, Anna Leibowitz photographie Demi Moore dans la même pose pour la une de Vanity Fair et l’Amérique s’en est émue.

En 1907, Paula veut quitter son mari, le peintre Otto Modersohn pour s’installer définitivement à Paris. Elle hésite. Revient. Attend un enfant. Accouche. Et meurt à 31 ans, sa fille a 18 jours. Au contraire de vous, moi et Demi Moore, elle n’a pas eu le secours de la médecine pour mettre son enfant au monde. Rilke compose pour elle « Requiem pour une amie ». En 1927, un musée Paula Modersohn-Becker ouvre à Brême, le premier au monde dédié à une femme artiste. Dans sa très belle autobiographie intitulée « Etre ici est une splendeur », M.Darrieussecq célèbre l’amour de la vie de cette artiste ardente, dont l’œuvre fut brutalement interrompue par la mort. « Schade » son dernier mot veut dire : Quel dommage !

Élégies de Duino, recueil de poèmes de R. M. Rilke, 1933. Dont est tiré le vers « être ici est une splendeur »

Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, Marie Darrieussecq, éditions P.O.L, 2015

Kampf um Sichtbarkeit: https://www.smb.museum/museen-und-einrichtungen/alte-nationalgalerie/ausstellungen/detail/kampf-um-sichtbarkeit.html

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1 Comment

  1. Bravo pour cette initiative de Blog !!! Mes excuses j’ai bien reçu ton petit mot pour la nouvelle année, j’avais en tête de te répondre épistolairement ..mais début d’année bien chargé…je t’adresse de même une belle année ainsi qu’à tes filles…j’ai l’impression que l’acclimatation à l’air de bien se passer …au plaisir d’avoir de tes nouvelles.. tu as mon numéro 😉 . Amitiés, Farida

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