Merci Arte

Fort occupées, nous sommes. Nous consacrons du temps à étudier la géographie, les mathématiques et l’allemand, courir dans le Tiergarten, pratiquer la boxe et le yoga, parcourir la ville en vélo, visiter les musées et les expo, faire des rencontres, téléphoner à notre famille et nos amis, lire La princesse de Clèves et Sylvain Tesson, réfléchir au sens de la vie, monter nos 3 étages, descendre nos 3 étages, trouver le meilleur Kebab de Berlin…

Et sinon ? Ben, on regarde la télé.

Arte plus précisément, seule chaîne qui parle dans notre petit écran d’ordinateur. On décide du programme à tour de rôle. Devinez qui a choisi « les 76 derniers jours de Marie-Antoinette », récit à haute vertu pédagogique bien que légèrement plombant ? Mais ce soir, c’est « Faons et marcassins, l’art du camouflage ». Une chouette petite soiré télé, on s’installe toutes guillerettes sur notre canapé.

feu la Reine

Ça commence dans une nature enchanteresse.

Le petit faon est fragile, gracieux et tellement mignon. A peine né, il se dissimule dans les hautes herbes à l’orée de la forêt. La chevrette vient le nourrir, mais s’éloigne vite pour ne pas attirer les prédateurs. Le bébé faon, on l’aime. Il a de grands yeux de velours bruns bordés de Khôl. On projette déjà de l’adopter. Les marcassins sont nombreux, mobiles et tellement mignons. Leur maman leur apprend à se rouler dans la boue. C’est la grosse rigolade chez les sangliers.

Bientôt, le faon grandit et s’aventure hors de sa cachette sur ses longues pattes fines comme des roseaux. Tiens, un plan sur un lynx dans un arbre. Quel rapport ? La voix off ; grâce à son pelage moucheté, il peut guetter ses proies du haut d’un arbre sans être repéré. Bon. Sous un ciel d’azur, notre faon gambade joyeusement dans le blé en herbe, les myosotis et les boutons d’or.

notre faon

Et s’aventure dans les bois. Sous l’arbre du lynx. On s’inquiète. Attention, ne reste … Le lynx bondit, brise la nuque du faon d’un seul coup de mâchoire, l’éventre et se met à dévorer notre bébé.

On est sous le choc. La voix off précise d’un ton suave que le prédateur n’est pas méchant, mais qu’il a une famille à nourrir.

Puis que les chevrettes ont parfois deux petits faons. Tiens, justement, en voici un, tout pareil à son frère. Il est fragile, gracieux et tellement mignon. Les marcassins continuent à courir comme des fous dans les sous bois. La voix-off tient à ajouter qu’ils sont omnivores. Le faon numéro deux a de grands yeux de velours bruns bordés de Khôl, il déploie ses pattes fines comme des roseaux, il gambade joyeusement dans le blé en herbe, les myosotis et les boutons d’or. Ça va mieux.

notre autre faon

Tiens, un plan sur une moissonneuse batteuse qui fauche les prés. Le plan dure longtemps, longtemps. D’un ton grave, la voix off déplore que l’instinct du faon n’identifie pas le bruit du moteur comme un danger, ce qui lui permettrait de fuir devant la machine au lieu de continuer à faire la sieste dans les herbes.

Sur notre canapé, on est grave stressées ;

  • il va quand même pas mourir, celui la aussi ?
  • mais non, il n’y a que Games of Throne pour sacrifier ses héros à longueur d’épisodes…
  • ah, bon, je préfère !

Une réflexion de feu Marie-Antoinette à propos du tribunal révolutionnaire, entendue l’autre soir, me traverse alors l’esprit. « Ils n’oseront pas me condamner » , qu’elle a dit à ses avocats.

Plan serrés et de plus en plus rapides, la moissonneuse, le faon dans les herbes, la moissonneuse, le faon dans les herbes. Fondu au noir. Le petit faon est déchiqueté tout vif, rejeté sur le coté et cette fois ci, ce sont les marcassins qui s’empiffrent.

Cette faux-cul de voix off nous récite alors le petit chapitre sur le cycle éternel de la vie, la prochaine saison des amours, blablabla, blablabla …Pire qu’Halloween, la série documentaire animalière.

Une télé qui dit la vérité, ça vous glace les sangs.

Regardez voir

L’excellente association Berlin Accueil propose une ballade photo en bas de chez nous, avec une halte devant notre immeuble. Je m’inscris.

Potsdamer str. 89

En bonne compagnie, nous remontons et descendons la Potsdamer strasse, dont l’histoire est si riche que les organisateurs doivent abréger les discussions qui s’engagent sur le trottoir par un vent glacial. Nous avons rendez-vous dans un restaurant (l’association est française) mais surtout dans les galeries d’art des Mercator Höfe, numéros 77 à 87, qui exposent dans les anciennes imprimeries du journal Tagespiegel. Grâce à Sophie, nous ouvrons des portes discrètes.

Galerie Esther Shipper, Galerie Blain Southern, Galerie Judin

Comme les voyages organisés permettent aux voyageurs qui ne partiraient pas seuls de découvrir un pays, cette visite me transporte dans une terra incognita. Car oui, tout ce que je sais de l’art contemporain plus tout ce que je sais de la musique classique tiendrait facilement au dos d’un timbre poste, objet couramment utilisé aux vingtième siècle mais hélas un peu désuet aujourd’hui. Bref.

Je suis une poule devant son couteau.

Comment apprécier ces œuvres qui me semblent si étranges? Réponse de Sophie, notre experte ; il faut regarder. Et ne pas seulement discourir sur les œuvres. Les artistes parlent de notre monde. Et nous parlent.

La sculpture « Société Parfaite », dans l’installation de Roman Ondak, est un assemblage de centaines de tuyaux de chauffage, de diamètre et couleurs différents, posés en rond à même le sol. Le matériau a été ramassé dans un terrain vague, puis découpé, puis disposé comme un grand tournesol, ou l’intérieur d’une ruche. C’est une question sur une meilleure organisation de notre société, une meilleure gestion de l’énergie peut-être. Ou pas. Mais la beauté surgie des anciens déchets est étonnamment puissante.

Perfect Society, R.Ondak, 2019

Dans la série If (si en anglais), des photographies de Notre Dame sont modifiées avec de l’encre rouge : les flammes qui dévorent la cathédrale envahissent tout le ciel. Et si Notre Dame n’existait plus ? Il y a aussi un cœur en bois récupéré qui diffuse une émotion douce et poétique.

Regarder autrement. Comme ceux qui viennent d’ailleurs. Dans Le Petit Prince, un aviateur en perdition essaie de réparer son avion au milieu du désert. Un extraterrestre lui pose des questions sur les roses, l’amour et les couchers de soleil. Ils peuvent se parler parce que l’aviateur possède une qualité très rare chez les adultes : il sait regarder. Ici, il voit un boa qui a mangé un éléphant :

Et vous, que voyez-vous ?

Perfect Society – ROMAN ONDAK – September 13 – October 26, 2019

Drôle d’endroit pour un rondo

C’est à Wedding, un ancien hangar pour des bus. Un médecin amoureux de la musique l’a transformé en atelier de restauration de piano. Puis il a décidé de faire jouer les instruments à l’endroit même où il les répare. Un garçon qui sait bien gérer son temps, donc.

Dans la tradition de salon de musique des grands facteurs de piano comme Pleyel ou Erard, des récitals sont donnés toutes les semaines. A la berlinoise, ai-je besoin de le préciser? Soit: un bric à brac très ordonné de morceaux d’instrument, des rangs de chaises dépareillées et confortables, de vieux abats-jours, une buvette, des lustres de cristal, une estrade en bois brut. Des affichettes interdisent de poser sa bière sur les pianos, le public porte en toute décontraction qui le costume cravate, qui le chignon de dreadlock.

Les deux pianistes sont jeunes et talentueuses. Une brune, une blonde, chic et sobres en combinaison noire. Grâce à Alexandra qui est mélomane comme le sont tant de Berlinois, nous sommes très bien placés. Je suis pour ainsi dire assise entre les deux artistes quand elles attaquent le divertissement D 823 de Schubert.

Cette proximité me permet de saisir l’étrange ballet des interprètes: l’ondulation au dessus du clavier, les émotions sur leurs visages, les éclats de lumière émeraude et grenat de leurs boucles d’oreilles. Elles se parlent par des regards, des sourires, une seule pianiste avec quatre mains. La pluie sur la tôle ondulée du toit remplit les silences de la partition.

Après la pause, les gens reviennent tranquillement pour un morceau d’un compositeur contemporain né en Lettonie, leur bouteille de bière à la main. Les deux pianos sont maintenant face à face. Au début, une des pianistes pince les cordes du sien. Je n’ai jamais entendu une musique pareille! Si le divertissement de Schubert est une ballade en foret, la pièce de Vasks est un tour de grand-huit dans le noir et la tête en bas. A la dernière note, les deux pianistes s’écartent du clavier dans une brusque secousse, comme sous l’effet d’une décharge électrique.

Vasks, ou quand la musique, au lieu d’imprimer nos tympans, agit directement sur notre moelle épinière.

Programme du salon de piano Christophori du mercredi 09 octobre 2019 – Duo Linda Leine und Daria Marshinina spielen an 2 Flugeln

  • Schubert – Divertissement D 823
  • Vasks – Musik fur zwei Klaviere
  • Stravinsky – Concerto per due pianoforti soli
  • Schubert – Rondo D 608

La maison de poupée

Sous les tilleuls, exactement. Le musée de l’histoire allemande se trouve au numéro 2 d’Unter den Linden, la grande et belle avenue qui va de l’île des musées à la porte de Brandebourg. Du Moyen Age à la chute du mur, 7 000 objets racontent un passé que je connais pas si bien que ça. Sauf le vingtième siècle, comme tout le monde. Et comme on papote avant, pendant et après l’achat des billets, on commence la visite par la dernière période qui va de 1919 à 1989.

Le visiteur, même benêt, a cet avantage sur l’histoire en marche, c’est qu’il connaît déjà la fin. Dès les débuts de la fragile République de Weimar, nous reconnaissons sans peine les germes du mal, le traité de Versailles, la haine à l’encontre des juifs, les chemises brunes. Nous progressons doucement vers l’apocalypse, 1920, 1933, 1938. Les images, les dates, nous les avons déjà vues ; nous les connaissons par cœur.

Sauf ça.

C’est un jouet banal que tout le monde connait, une maison de poupée. Je me souviens que le père Noël en avait déposé une au pied de notre sapin lors d’une douce nuit pas si lointaine ; les filles n’ont jamais joué avec. Mais parfois, seule à la maison, je faisais bouger la minuscule famille qui vivait là : tous serrés sur le petit canapé en face de la petite télé. Pour regarder Top Chef. Et aussi Fort Boyard.

Celle-ci est différente. D’une autre époque. Au rez de chaussée, la cuisine ; un fourneau avec des marmites en inox, un seau à charbon comme chez ma Mamie. Des casseroles pendent au mur, la bassine en cuivre pour faire les confitures doit être rangée quelque part. Des rideaux fleuris aux fenêtres, ils vont passer à table, le temps de se laver les mains, de rentrer du jardin, de rectifier la sauce salade, ou de finir la vidéo (« 1 minute et 13 secondes et j’arrive, Maman« ). Ah non, trop tôt pour Internet ! Je vois quand même un aspirateur, c’est le progrès.

Tout va bien au pays des poupées, mais c’est quoi, ce papier peint ?

Sur les murs, répétés ad nauseam en motifs décoratifs, des enfants blonds en uniforme des jeunesses hitlériennes se tiennent par la main au milieu des croix gammées. Et un tout petit portrait accroché au mur représente le criminel qui dirigea l’Allemagne de 1933 à 1945.

Oui, la photo est floue et ce pour deux raisons. D’un, je galère avec la mise au point. Et de deux, la diffusion des symboles du National Socialisme sur la toile ne passera pas par ce blogounet.

Comment devient-on nazi ? Par désespoir, par aveuglement, par lâcheté, par bêtise, pour survivre, pour protéger ceux qu’on aime ? Ce jouet terrifiant nous pose la question : qu’aurions nous pensé, nous, si nous l’avions trouvé au pied du sapin ? Qu’aurions nous choisi, nous, si nous avions fait les courses de Noël à Berlin en décembre 38 ?

Au moment précis où j’écris cette ligne, Mario Vargas Llosa dit que l’histoire n’est pas écrite, que l’avenir dépend entièrement de notre collaboration avec les forces du bien. Il n’est pas assis sur notre canapé à Potsdamer strasse, notez bien, mais dans un studio de la maison de la Radio à Paris. Il dit aussi que la littérature et la culture nous rendent plus humains. Le délicieux Augustin Trapenard qui l’a invité* l’appelle Super Mario, en référence au petit héros moustachu d’un jeu plus moderne et plus innocent.

Comment apprendre à nos enfants à penser par eux-même ?

Mario, Prix Nobel de littérature et Mario, plombier digital

*Boomerang du 9 octobre 2019, France Inter

Un dimanche à Berlin

En Septembre, l’air était doux, le soleil brillait, et notre amie Céline en visite à Berlin. Le congés de fin de semaine, même pour ceux qui ne travaillent pas, c’est tout à fait appréciable.

Le samedi matin a commencé par une acquisition et un petit voyage dans le temps. J’avais repéré une bicyclette dans une petite annonce. A l’adresse indiquée, dans un très bel immeuble, le vendeur est un Berlinois de 78 ans, dont la famille habite là depuis 1922. Il aime bien Mireille Matthieu et sa coupe de cheveux mais déteste le président Macron. Si nous n’avions pas mis fin à la conversation, nous y serions encore, sur son trottoir, à discuter tendance capillaire et politique.

Ensuite, c’est le marché de Winterfeld, à coté de l’église Saint Matthias, pour renouveler les pots de confitures et de miel dont le stock fond à toute allure. L’apiculteur m’explique en français que ses ruches sont dans une école pas loin de Potsdamer strasse : elles ont peut-être butiné les fleurs du balcon de notre immeuble. Consommer plus local, c’est bien simple, on ne peut pas.

Puis c’est le pique-nique de Berlin accueil, dans la cour de l’école Voltaire. A la question-sésame « Quand êtes-vous arrivés ? », les histoires se croisent et s’entremêlent sous les tilleuls. On discute un verre à la main, on prend des billets de tombola. C’est comme à la maison, c’est sympa.

Le dimanche, le temps que Louise déverrouille un vélo en libre service (on en a deux, certes, mais nous sommes trois), nous entrons dans une galerie . Sur la totalité du sol, une installation de planches se coupent en losanges, parfois sur une image d’un film de Pasolini, les pieds d’un couple de danseurs. Nous devons les enjamber pour rejoindre la galeriste qui nous parle de l’artiste. Ah, ça y est Louise a son vélo !

Objectif de la ballade : une fête de quartier à Tempelhof. Il y a bien sûr de la musique, des ateliers pour les enfants et des bulles de savon qui dansent dans l’air. Et deux jeunes femmes avec des photos qui proposent racontent les histoires de gens qui ont vécu là. Je prends celle d’une famille tout sourire, qui pose assise sur les marches de sa maison. Un dimanche de beau temps, peut-être, « la photo n’est pas bonne mais l’on peut y voir le bonheur en personne« . C’est le grand-père, assis en haut qui a fait coudre les deux même robes à sa petite fille Marianne, à droite, et à sa copine préférée. En 1934, toute la famille fuit à Ville la Grande, près d’Annemasse. Membre de la Résistance, Marianne fait passer la frontière à des clandestins. Après une dénonciation, elle a du faire un choix; soit elle abandonnait des enfants dans la montagne, soit elle restait avec eux. Elle est restée. Et ce jour du 8 juillet 1944 a été le dernier de Marianne Cohn, 22 ans, habitante du quartier de Tempelhof, à Berlin.

Il y a aussi une petite camionnette et un studio photo de plein air, avec un appareil photo qui est à l’iPhone ce que le chaudron est au Thermomix. On s’intrigue ; qu’est ce … ? Ce sont deux passionnés qui ont une chambre noire mobile. On pose, et puis on passe dans la camionnette pour développer un négatif dans trois bains différents. Du négatif une photo toute blanche. Puis après la même petite trempette, on voit lentement apparaître nos visages. Génial !

En repartant, on roule dans l’aéroport de Tempelhof, où se tient un festival de cerfs volants géants : des dragons qui volent ! On a bien besoin d’une gaufre pour se remettre. Enfin, le soir, on va manger des Spaetzle avec un copain de passage à Berlin. Sur l’île des musées, dans la nuit, une salle de bal à ciel ouvert joue du tango sur les bords de la Spree.

L’art moderne, un vieux vélo, la coupe de Mireille Mathieu, le premier des appareils photo, le gout des amitiés enfantines, le tango, l’abjection de la guerre, les abeilles, la douceur de l’air à la fin de l’été, les cerfs volants et l’héroïsme d’une Marianne très jeune, allemande et juive; ne cherchez pas de lien, il n’y a en pas.

Un pont sans arche ni hauban

L’aéroport de Tempelhof est dans la ville de Berlin depuis longtemps. Le premier Zeppelin y a atterri au début du siècle. Les nazis l’ont utilisé pour défiler. Lors du blocus de la ville, il y a exactement 50 ans, le pilote Halvorsen y a largué des bonbons depuis son bombardier C-47. Pendant la guerre froide, Tempelhof était une porte de la ville ouverte sur le monde. Il a fermé en 1976, parce que les avions d’aujourd’hui ont besoin de plus de place que les ballons dirigeables.

Un terrain immense en plein cœur de la capitale d’un pays les plus riches du monde : que croyez vous qu’il arriva ? On frémit en pensant aux possibles, open-spaces connectés, centres commerciaux débordants de baskets et de crème antirides, parkings de 6 étages et autres lofts hors de prix.

Mais non.

A Tempelhof, le terrain d’aviation est devenu un terrain de jeu. Un très très grand terrain de jeu. Dimanche dernier, j’ai vu les enfants des enfants des enfants qui attendaient les friandises larguées par les avions du pont aérien. Ils jouaient au foot, grimpaient sur les balles de foin, s’essayaient à toute sortes de moyens de transport. Leurs parents papotaient, pique-niquaient, courraient, roulaient, volaient. Les ado téléphonaient.

Il y a des jardins collectifs, un cirque, un atelier de réparation de vélo, des expériences de développement durable, des espaces protégés pour les oiseaux, un endroit pour laisser courir les chiens et bien sûr quelques « Bier Garten » pour boire une bière. Mais surtout il n’y a rien, juste une friche immense, un vaste espace de liberté. Certes, un règlement affiché à l’entrée limite la hauteur des pieds des barbecues. On est en Allemagne. Sinon rien que les vielles pistes en ciment et les champs autour.

Rien : pour jouer, pour flâner, pour se souvenir.

Le pilote Gail Halvorsen, surnommé « Onkel Wackelflügel » (l’oncle qui bat des ailes) est revenu l’an dernier à Tempelhof. C’est le héros des Berlinois. En 1949, lors d’une pause sur le tarmac, il a offert du chewing-gum à une petite troupe d’enfants qui se trouvait là, à regarder les avions. Bien trop nombreux pour les deux tablettes trouvées au fond de sa poche. Alors il a promis de leur en lancer d’autres la prochaine fois qu’il volerait. Réponse des enfants ; « Mais comment on va faire pour reconnaître ton avion ? ». Si vous voulez voir la tête d’un gars qui a eu une bonne idée, c’est par ici !

La nuit, un musée

C’est Jack Lang qui l’a inventé : une fois dans l’année, les musées ne ferment pas leurs portes à la nuit tombante. Les visiteurs sont bienvenus jusqu’au matin suivant, enfin presque.

Le printemps dernier à cette occasion, avec mes deux ado préférées, nous avions revu la fabuleuse galerie du Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Je ne me lasse pas de la beauté du Jardin des Plantes et de cette procession immobile des animaux de la savane qui vont boire l’eau de la Seine. En termes d’espèces, on notait à peu près 1 000 citadins pour un éléphant, mais c’était drôle d’être là.

Berlin, à la fin de l’été, même concept : 75 musées ouvrent jusqu’à deux heures du matin. Je reste dans mon quartier, mon « Kiez » à moi ; le forum de la culture est au bout de la Potsdamer strasse. Il y a des tableaux, des arts décoratifs, des instruments de musique et un cabinet de curiosités. C’est un vaste ensemble de bâtiments modernistes, construit après le mur parce que les extraordinaires collections de l’île des musées étaient échues à l’est. Tout existe en double, à Berlin.

Je viens d’arriver mais j’aurais du m’en douter ; la bonne idée de Jack est ici revue et corrigée. J’entre dans la pinacothèque, un guide porte une pancarte sur laquelle il est écrit : pour les romantiques. Je le suis, il commente avec drôlerie trois tableaux du XVII ème siècle. D’autres guides portent des pancartes variées, pour les nostalgiques, pour les curieux … et emmènent des groupes attentifs au travers des salles immenses.

Quand je ressors, dans le hall de la pinacothèque, un groupe de musiciens joue des standards des années 30 et de jolies demoiselles vêtues de quelques paillettes d’argent dansent le Charleston, puis tentent de l’apprendre aux badauds. Entre deux leçons, la piste de danse est envahie par la foule. Un stand propose des verres de vin. Une fois le contenu terminé, on rapporte le contenant soit pour récupérer deux euros soit pour le remplir à nouveau

Dans un coin, on nous propose d’essayer des fauteuils iconiques du Bauhaus, ce mouvement né à Weimar il y a 100 ans qui mêle architecture, design et production industrielle. Une dame s’installe avec son verre de vin rouge dans un fauteuil, j’allais faire de même quand une médiatrice lui dit que c’est interdit : ce sont des objets d’art !

Il y aussi des stands de dessin, de collage et un atelier photo. Les gens attendent en file pour porter des costumes futuristes, mi cirque du soleil, mi Métropolis. Un homme habille les candidats et une femme, petite brune aux pied nus et au corps de liane, propose une chorégraphie. Quand tout est prêt, accessoires et scénographie, un photographe immortalise la scène. Autour du plateau, les gens pouffent de rire en attendant leur tour, un peu moins quand ils sont sous les feux de la rampe. Ils jouent le jeu nonobstant. J’ai un petit remord ; comme ils sont loin des clichés que j’avais en tête en arrivant, ces Berlinois plein de fantaisie ! Mais franchement, je vous le demande, tout cela est-il bien sérieux ?

Beethoven, nous et plein d’autres gens

15h15 : Louise et moi, on finit d’étendre notre lessive. Samedi, jour de lessive.

15h17 : dans le sac, je mets 2 pommes et de l’eau.

15h27 : on est prêtes. Direction ; la porte de Brandebourg. L’orchestre philharmonique de Berlin a un nouveau chef, Kirill Petrenko et commence la saison par la neuvième symphonie d’un certain Beethoven (Ludwig van de son prénom). Comme le nouveau chef est sympa, il a décidé de donner le même concert, en plein air et gratuit, ce soir du 24 août.

16h00 : on part.

16h32 : on arrive. La scène est dressée devant la porte de Brandebourg, sur l’avenue du 17 juin qui coupe le Tiergarten, une véritable forêt au cœur de Berlin jadis réserve de chasse de l’empereur. Les accès à l’avenue sont fermés.

16h33 : on commence à attendre, le concert est à 20h15, on peut s’installer à partir de 18h. Une dizaine de personnes sont là.

16h52 : on mange les pommes.

17h03 : Louise dit qu’elle commence à douter.

17h05 : on s’assoie sur le rebord d’un trottoir pour attendre. Plein de gens arrivent.

17h10 : Rozenn appelle, elle dit qu’elle s’ennuie dans le bus qui la ramène en France. Louise lui dit que nous aussi, on s’ennuie.

17h11 : une dame très élégante, environ la soixantaine, déplie son siège à coté de nous et s’assoie dessus, droite comme un i. Elle porte un pantalon large et un tee-shirt noirs. Ses cheveux très blancs sont coupés courts. Son rouge à lèvres est très rouge. Sûrement une mélomane. Elle a la classe

17h17 : on entend quelques notes, l’orchestre commence à répéter. Je reconnais l’hymne à la joie.

17h23 : je suis contente

17h31 : la dame élégante toute en noire est interrogée par la télé. Je prépare mon allocution (je suis française pour un an à Berlin, etc etc…).

17h37 : l’équipe télé repart sans me jeter un coup d’œil.

17h40 : une autre dame engage la conversation avec Toute-en-noir. Elles parlent musique, comparent les directeurs successifs de l’orchestre. Elles s’interrogent sur l’endroit idéal pour se placer une fois les barrières ouvertes. La dame dit qu’on attend 32 000 personnes. Toute-en-noir n’en revient pas et dit que c’est son premier concert en plein air. J’en déduis qu’elle a raté Woodstock.

17h42 : Louise trouve qu’on a déjà entendu pas mal de musique. Et si on rentrait ?

17h43 : sur scène, un gars commence à chanter.

17h44 : Louise envoie un texto à Rozenn pour lui demander si elle savait que, dans les orchestres philharmoniques, il y avait des gars qui chantaient.

17h52 : Rozenn dit qu’elle ne savait pas.

17h56 : sur scène, derrière les musiciens, une masse de gens sur une grande estrade sont assis là à les regarder. Je me dis que ce sont des journalistes, chargés de couvrir l’événement. Puis ils s’en vont.

18h00 : tout le monde se lève, les barrières sont ouvertes. Dès le contrôle passé, les gens commencent à courir.

18h01 : Louise et moi, on ne court pas, on a notre dignité.

18h03 : on est dans les premières, un choix s’offre à nous. Loin et assises sur les bancs qui bordent le Tiergarten ou près et assises sur le goudron ?

18h04 : près et assises sur le goudron. On est à 20 m de la scène, pile en face du pupitre de Kirill.

18h07 : Louise dit que ça ne sert à rien d’être près, à la rigueur pour un concert de Rihanna, on peut espérer un « eye contact » (contact visuel en français). Mais là, que neni.

18h10 : Toute-en-noir est installée à deux heures, pas loin. On est pas mal.

18h15 : on a faim.

18h22 : je refais la queue pour acheter des saucisses grillées et des gaufres. En revenant, je zigzague entre les gens assis par terre. Je fais gaffe à ne pas renverser du ketchup sur les mélomanes allemands pour ne pas nuire à la réputation des français.

18h30 : de retour à ma place.

18h31 : Louise dit que c’est sa dernière sortie culturelle.

18h32 : on mange les saucisses. Louise décide d’attendre 19h pour manger sa gaufre.

19h00 : Louise mange sa gaufre

19h22 : la fille à coté de moi écoute les Beatles sur sa tablette. Les chansons entre 1967 et 1970.

19h32 : des gens continuent d’arriver. Je commence à douter.

19h37 : je fais part de mes doutes à Louise.

19h39 : c’était une erreur.

19h41 : Louise dessine sur ses pieds avec un stylo feutre.

20h02 : l’orchestre s’installe, les gens derrière les musiciens, que j’avais pris pour des journalistes sont les chanteurs

20h03 : je me dis que ma famille et moi, on ne va pas assez au concert.

20h14 : sur scène, une journaliste interroge le Kirill. Des gens sont restés debout. Les gens assis se mettent à taper dans leur mains en chantant « insetzen, insetzen » (asseyez-vous en français)

20h15 : les gens debout s’assoient

20h16 : ah non, pas tous, une fille en minijupe et son copain décident de rester debout, au milieu de 500 gens assis.

20h17 : le concert commence.

20h18 : c’est beau.

20h28 : une spectatrice énervée va dire aux deux debout de s’asseoir. Ils font la sourde oreille. Je stresse. S’ils en venaient aux mains, ça gâcherait notre concert. 4 heures d’attente pour rien, ce serait ballot.

20h50 : fin du premier mouvement. Les spectateurs avertis disent aux autres qu’il ne faut pas applaudir avant la fin du concert.

20h51 : on n’est pas en train d’écouter Rihanna.

20h52 : entre les deux premiers mouvements, deux gars se lèvent et vont redemander aux deux debout de s’asseoir. Refus.

20h53 : je re-stresse

20h54 : les deux gars se plantent pile chacun devant un des deux debout et restent là, jusqu’à la fin du concert. Une action non violente, mais efficace.

20h55 : je rigole

20h56 : c’est beau

21h03 : c’est beau

21h15 : c’est beau

21h20 : c’est fini

21h25 : on applaudit

21h30 : on part

21h32 : je passe devant un groupe de très jeunes ados quand l’une d’elle dit à ses copines ; j’ai essayé de ne pas pleurer.

21h42 : en rentrant chez nous, on passe devant le philharmonique (Kirill et nous sommes pour ainsi dire voisins). Un bus s’arrête et tout l’orchestre en descend.

21h43 : j’aurais bien été boire une bière avec eux.

Potsdamer Strasse

C’est ici qu’on habite, tout près du lycée français, dans une longue rue qui mène à la Potsdamer Platz, un des endroits les plus connus de Berlin.

Dans un rayon de 200 mètres autour de chez nous, on trouve, pèle mêle, un supermarché turc, un magasin de confection de chapeaux très élégants, un bazar avec des antivols de vélo à 1 euro, des kebabs, des magasins de fringues branchées, une salle de boxe, un café-galerie plutôt snob, un cabaret, un petit vietnamien aux plats délicieux vraiment bon marché, des restaurants bobos, un réparateur de vélo, un sex-shop, le bureau de la ville de Berlin pour l’intégration des immigrés, l’imprimerie-boutique d’un graphiste très connu, une boucherie où on peut prendre son petit déjeuner, un salon qui propose des manucures à 8 euros, une société qui plante des jardins du souvenir avec les cendres des défunts.

Et tout au bout de la rue, le philharmonique.

Il y a des immeubles anciens typiquement berlinois comme le notre, des neufs, des travaux partout, un trafic automobile assez dense, des vélos qui roulent à toute allure et des ambulances qui filent sirènes hurlantes vers les urgences toute proches. Ce bruit déclenche automatiquement les pleurs du chien qui squatte notre cour pendant que son maître tient la caisse du magasin libanais du rez de chaussée.

A l’image de cette ville si mouvante et diverse, ni populaire, ni branchée, ni chic, ni bobo, notre rue échappe à toute les classifications.

L’Allemand sans peine

VHS et élève – 15 août 2019

Ça y est, je suis rentrée. 4 jours par semaine, 3 heures de cours d’allemand à la VHS pour atteindre le niveau supérieur avec des camarades originaires du Mexique, du Pérou, de Lettonie, du Kosovo, d’Italie, du Portugal et d’Espagne. Ça commence évidement par un tour de table. J’ai à peine dit mon prénom que la prof, Frederike, s’exclame que je suis française. De quelle ville ? Je répète 3 fois Lyon, de plus en plus fort. Ach, Lyon ! Le reste de l’assemblée hoche la tête, Lyon, bien sûr.

Tout est donc une question de prononciation. Frederike avertit la classe, c’est dur pour les Français. Elle dit aussi qu’apprendre une langue, ce n’est pas seulement une question de mémoire, c’est aussi qu’il faut se muscler la mâchoire. Pour l’entraîner à prononcer des sons inhabituels, il faut parler, parler, parler, parler. Sans peur de se tromper, imiter ce qu’on entend, en exagérant l’intonation. Bien parler, cela prend du temps. Les meilleurs répétiteurs sont les enfants et les seniors ; aucun jugement chez les premiers, une grande patience chez les seconds.

Ce ne serait pas un cours de langue si la prof n’insistait pas la nécessité absolue d’apprendre un max de vocabulaire. Et comment y parvenir facilement ? Il faut sortir de la liste de mots toute sèche et placer les mots dans un contexte ou un dialogue, les associer avec une image, un geste ou une émotion. Exercice pratique : on s’est tous levés pour les prépositions de lieu. Une main dans la poche (in), une main sur la joue (an), une main sur la tête (auf), les bras devant (vor), les bras derrière (hinten), les bras en l’air (uber), les bras vers le plancher (unter), les bras sur le coté (neben) et la tête qui oscille entre les mains (zwischen). On refait cette petite danse trois fois, et hop, les préposition de lieu sont apprises.

Donc ma stratégie ; fréquenter les bacs à sable et les thés dansants, chorégraphier les verbes irréguliers, répéter tout ce qu’on me dit avant de répondre en ar-ti-cu-lant soigneusement et penser au goût du champagne chaque fois que je dis « trinken ».

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