Telle est la question

Quand on vit à Berlin, impossible d’échapper au passé. Partout, l’histoire vous tapote aimablement sur l’épaule – les jardins de Charlottenburg où la reine de Prusse papotait avec le savant Leibniz – ou vous saute à la gorge – le mémorial de l’holocauste près de la porte de Brandebourg. Mais pour les malchanceux qui vivent ailleurs, quel moyen pour se souvenir ? Telle est la question.

To be or not to be  nous raconte la deuxième guerre mondiale via l’histoire du troupe polonaise répétant Shakespeare en 1939. Et qui se trouve embarquée dans des aventures héroïques, bien que vaudevillesques. Le film commence quand un acteur exécrable veut prouver à ses camarades qu’il est parfaitement crédible : il se ballade dans Varsovie costumé en Führer. Le ton est donné. Les nazis sont des bouffons stupides, les actrices sexy restent des épouses exemplaires et les camps de concentration fournissent le prétexte à de bonnes blagues. Le message est naïf : un quarteron d’artistes ratés seraient une arme efficace contre la barbarie. Mais il y a le charme de Martine Lombard, et j’ai ri de bon cœur devant les images en noir et blanc. 

Frère d’âme nous raconte la Grande Guerre. Deux tirailleurs, Alfa et Mademba, ont réussi à survivre sur les terres inconnues qu’ils sont venus défendre loin du soleil du pays des Peuls. Dans les tranchées, à l’aube, le hasard redistribue chaque jour ses sentences de mort. Et Mademba bientôt agonise, ses viscères étalées autour de lui dans la boue froide des champs de la Somme. Alfa pleure. La réalité se délite, l’horreur envahit chaque cellule de son corps. Il commet des actes si choquants que son colonel le chasse du front. Alfa emmène l’enfer avec lui. La fin du récit est un uppercut dans la mâchoire de la lectrice. David-Diop-le-grillot restitue la réalité hallucinante de la guerre grâce à la magie obsédante de l’écriture, langue limpide mêlée d’incantations venues des bords du fleuve Sénégal. Et réussit à créer une communion entre nous et ce poilu africain inventé par la fiction, dont la réalité ne fait cependant aucun doute.

Les Amnésiques nous raconte le travail de mémoire accompli en Allemagne après la deuxième guerre mondiale. Comme un pèlerinage, l’enquête part de là où se tient l’auteur. Géraldine Schwarz nous parle d’abord de sa famille; des allemands « moyens » qui s’arrangèrent avec le nazisme en fermant les yeux avant, pendant et après la guerre. Une anecdote me sidère. En 1950, Karl Schwarz, son grand-père est contraint de verser une réparation à Julius Löbmann, rescapé d’une famille dont il a spolié les biens. Outré, il négocie sur le mode « vous ne vous rendez pas compte, cher ami, combien les circonstances sont difficiles pour moi » ! Comme Karl, toute une génération d’allemands se crut victime de l’histoire. Les alliés, qui avaient entrepris la dénazification, abandonnèrent après Nuremberg, occupés à parer les périls nouveaux de la guerre froide. De ce coté-ci du Rhin, le miracle économique tint lieu d’exilir de l’oubli jusqu’à ce que les enfants de 1970 réclament des comptes à leurs parents. Depuis les allemands sont passés « de l’amnésie à l’obsession ». L’essai de G.Schwarz se lit comme un polar. J’y ai appris que d’autres peuples européen, les italiens et les autrichiens, ont zappé la case mémorielle. Et qui est au pouvoir dans ces pays ?

Le rire, l’émotion, la réalité des faits historiques, choisissez ce qui vous convient. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on n’oublie rien.

  • To be or not to be, Ernst Lubitsch, 1942
  • Les Amnésiques, Géraldine Schwarz, 2017, Flammarion
  • Frère d’âme, David Diop, 2019, Seuil

Bande de vandales

Ce samedi, nous arpentons fébrilement Alexander Platz à la recherche du groupe de notre ballade « Street art ou Art de la rue» qui commence à midi pile. Le point de rendez-vous, c’est « pas loin de la tour de la télévision », un peu l’équivalent d’« aux pieds de la tour Eiffel ». Nous sommes un peu charrette, mais pas question de laisser croire que les français sont incapables d’être à l’heure. Sur le fil, celle de nous deux qui a le sens de l’orientation trouve enfin notre guide, un graffeur ressortissant du Royaume-Uni, venu à Berlin justement pour ses murs, et les images sur ses murs.

L’idée de la ballade, c’est d’observer des œuvres dans la ville, de trouver l’inspiration, et d’en vaporiser une nous même juste après dans un atelier glacial avec de la musique techno à fond. Sympa, non ? Direction le Reichsbahnausbesserungswerk dans Friedrichshain. Si vous avez du mal, dites RAW, les berlinois comprendront. Cette vaste étendue de bâtiments industriels reste l’un de ces lieux alternatifs emblématiques de la capitale allemande avec des bars, des salles de sport, des clubs et une galerie. Pour combien de temps ? Depuis que la Deustche Bahn (une sorte de SNCF locale mais avec des trains qui roulent) l’a cédée à un propriétaire privé, l’embourgeoisement le guette. De nombreux touristes, dont nous, mitraillent les lieux : le début de la fin.

Pour l’instant, le site est intact, jonché de détritus. D’improbables pergolas s’adossent à des cabanes de planches, dans le froid humide et la lumière triste de janvier. La couleur vient des murs. Des peintures rupestres du 20ème siècle originaires des faubourgs du Bronx, à New York. Dans les années 70, une contre culture naît de la pauvreté et de la désespérance urbaine, comme une ultime échappatoire pour des gosses livrés à eux mêmes, entre deal et guerre des gangs. C’est un art de l’urgence et de la révolte, éphémère et sans moyen. Il est illégal presque partout dans le monde.

Longtemps, Berlin a eu d’autres chats à fouetter que ceux qui peignaient sur les murs à trois heures du matin. Aujourd’hui encore, les amendes sont calculées à partir des coûts de la peinture et de la main d’œuvre nécessaires pour recouvrir l’image, auxquels s’ajoute le timbre. Mais les artistes produisent de plus en plus sur et pour Internet. Sur l’East Side Gallery, ce morceau du mur en plein air décoré par de nombreux artistes, les œuvres se dégradent. Et les publicitaires utilisent des images dénonçant l’avidité du capitalisme pour vendre des voitures, sans rétribuer les artistes. Les graffeurs, qui se définissent eux-mêmes comme des vandales, ont encore pas mal de boulot.

Le futur, c’est maintenant

« Sauver la planète » figure en tête de ma liste de bonnes résolutions 2020. Mais par où commencer ? Heureusement, la ville de Berlin vient d’ouvrir le Futurium sur les bords de la Spree juste en face du parlement. Nous voilà inscrites à la visite guidée ce samedi de janvier, avec une petite trentaine d’autres êtres humains qui, comme nous, se posent des questions sur demain.

La visite commence par un petit jeu. Notre guide demande de nous répartir en quatre groupes, selon que notre état d’esprit est plutôt ; le futur est prévisible / imprévisible, je suis optimiste / pessimiste. Une seule personne pour la prédictibilité de l’avenir, plein de pessimistes et pas mal de gens qui pensent que nous ne savons rien de ce qui nous attend. Nous guette ? La détresse des koalas australiens est dans toutes les têtes, parmi les autres menaces politiques et environnementales. « Je ne pensais pas que c’était si grave », glisse une dame. Surprise, une bonne partie du groupe reste constructive. Parmi eux, un jeune homme revendique sa positive attitude « même si elle disparaît demain, l’espèce humaine a fait plein de trucs pas mal, on ne pourra pas parler d’échec! » Un optimisme relatif, donc.

Dans le coin Intelligence Artificielle, voici Aila, une robote destinée à l’exploration spatiale. Ce qui explique qu’elle ait des roues à la place des pieds. C’est pour mieux adhérer au sol lunaire. Certes, mais pourquoi a-t-elle des seins ?

Passons.

A la question, aimeriez vous qu’un robot s’occupe de vous à la maison de retraite, une jeune femme répond « pourquoi pas ? Au moins, le robot a une attitude neutre et n’est jamais de mauvaise humeur ». Une solution bionique à la maltraitance ?

Quant à elle, une enseignante déclare qu’elle ne pense pas être remplaçable par un robot, car pour apprendre, il faut une relation humaine. La guide répond que lorsque nous câlinons une peluche, notre cerveau sollicite les mêmes zones que pour un vrai animal de compagnie. Une chose que l’on peut facilement apprendre aux robots, c’est de mimer les sentiments. Tricher, ultime conquête des cyborgs.

Un homme remarque que nous vivons déjà parmi les robots, puisque notre frigo en est un. Dans l’espace « nourriture », un autre petit jeu : imaginez ce que les denrées qui y sont entreposées peuvent se dire. Un petit plaisantin suggère que les tomates reprochent au fromage de sentir mauvais. La guide répond que le lot de carottes pourraient nous avertir qu’elles doivent être mangées assez vite. Des applications de partage de nourriture existent déjà sur nos téléphones : pourquoi ne pas proposer votre reste de quiche à un quidam ? Le problème, c’est que tout ceci repose sur le bon sens et existe déjà. C’est le petit coup de fil du dimanche aux voisins : « Il nous reste plein de gâteau de l’anniversaire de choupinette, venez nous aider ! »

Je suis moyennement enthousiaste.

Vient la partie qui propose des pistes, avec son cuir fait à partir de champignons et ses maisons construites en arbre. Plus le temps passe et plus vous devez monter de marches pour atteindre votre appartement ! Mais je cherche encore comment tenir ma résolution, étant donné que je ne vais pas construire une cabane dans un tilleul de Berlin, ni me faire greffer un bras élastique. Un début de piste : mon assiette.

Le combat « grillon versus vache » est sans appel : on peut consommer la presque totalité de l’insecte, avec un apport protéique proportionnellement plus élevé et de moindres besoins d’eau et de terrain. Le plus, de la nourriture en suffisance pour tous les humains. Le moins, adieu le bœuf carottes, on perd une grande partie de notre culture, et les paysans qui nous ont nourris jusque là. Vaille que vaille.

Un conte africain raconte qu’un incendie dévaste la savane. Tous les animaux fuient devant les flammes sauf le colibri, qui fait des allers-retours, un goutte d’eau dans le bec. Le roi des animaux se moque de lui. «  Tu es si petit, et l’incendie est immense. Penses-tu l’éteindre avec une goutte d’eau ? ». « Je fais ma part » répond le colibri.

Le futur, c’est maintenant. Pourvu qu’il dure longtemps. Le colibri, les filles et moi vous souhaitons une bonne année 2020, mais aussi 2021, 2022, 2023, 2024, 2025, 2026, 2027, 2028, 2029, 2030, 2031, 2032, 2033, 2034, 2035, 2036, 2037, 2038, 2039…

Dezoomer

Ce petit matin de décembre, je bois un café, je mange un laugenbrot, je lis le journal et puis je vais me promener avec les membres de Berlin Accueil (excellente association, l’ai-je déjà signalé? ). Au milieu du quartier de Kreuzberg, dans le Viktoria Park, une colline culmine à 66 mètres au dessus du niveau de la mer ; une belle vue sur Berlin. Dans l’air vif et transparent, notre petit groupe attaque l’ascension par la face nord. Victoire, nous voici au sommet.

Il fait très beau, le soleil dessine une croix de lumière sur la tour de la télévision qui domine toute la ville. Phénomène naturel un tantinet décalé sur un monument érigé pour la plus grande gloire du communisme.

La tour de la télévision vue du Vicktoria Park

Marrant.

Le monument commémoratif du sommet est lui aussi en forme de croix, cette fois-ci à dessein. Il a même donné son nom au quartier*. La Croix de Fer, c’est la médaille militaire attribuée aux plus valeureux des soldats des guerres de libération de 1813 à 1815. Je tourne autour de l’aiguille de fonte, perplexe. Les dates et les batailles célébrées ne m’évoquent pas grand chose. Großgörschen, mai 1813, Belle Alliance, juin 1815. Puis je comprends d’où vient l’étrangeté ; ce monument c’est l’anti-arc de Triomphe. Nos défaites, leurs victoires.

Les guerres de libération, c’est la lutte contre l’envahisseur français. Après la campagne de Russie en 1812, l’étoile de Napoléon, jusqu’alors invincible, commence à pâlir. L’Angleterre, l’Autriche, la Suède, la Russie, la Prusse se coalisent et remportent la victoire de Leipzig en 1813. Ils raccompagnent l’empereur à Paris où il est contraint d’abdiquer. Direction l’île d’Elbe d’où ce diable d’homme s’enfuira pour restaurer et le drapeau tricolore et son pouvoir. Fin de partie en 1815, quand l’Europe toute entière, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse, la Suède, la Russie, les Pays-Bas et plusieurs des états allemands, défont la Grande Armée. Où ça ? Dans un petit village de Belgique, près de la ferme de Belle-Alliance où l’Anglais Wellington et le prussien Blücher se sont rencontrés. Pas loin de Waterloo.

Le duc de Wellington (1769-1852), commandant du corps anglo-hollandais en Belgique, et le général prussien Blücher (1742-1819) se rencontrent à la ferme de La Belle Alliance, au cours de la bataille de Waterloo, le 18 juin 1815.

Troublant.

Récemment, l’éducation nationale a contraint une ado que je connais bien à rédiger une dissertation sur le sujet « Des cannibales ». Dans ce texte, Montaigne renverse la perspective et propose un autre point de vue; et si c’était nous, les sauvages ? Procédé inventé en 1570 et analysé en 2019 par une jeune lectrice connectée : « Montaigne, il dezoome ». Prendre de la hauteur, voir sous un angle différent, voilà qui peut être utile, effectivement.

Penser à dezoomer, je le note.

*Kreuzberg = la montagne de la Croix

** Encyclopedia Universalis, La Belle Alliance Crédits : Hulton Getty

#Rembrandt #MeToo

L’excellente association Berlin Accueil propose une visite commentée à la Gemälde Galerie. C’est Rembrandt, c’est Veermer, c’est en bas de chez nous  : on y va. En cet horaire vespéral, les conditions sont idéales ; petit groupe sympa, salles presque vides, guide francophone. Dès l’entrée, on nous octroie de petites chaises pliantes facilement transportables ; c’est bien pratique.

Nous nous regroupons d’abord devant Das Glas Wein (le verre de vin) peint par Vermeer van Delt vers 1662. Dans un intérieur bourgeois, un homme sert un verre de vin à une femme. Bon. La spectatrice de 2019, qui en a bu moult, ne s’émeut guère. Qui dira les vertus d’un petit muscadet bien frais avec un ou deux TUC dans la cuisine après une harassante après-midi de shopping ? Mais ce n’est pas le propos de Veermer. Notre guide décode le tableau. Les longes d’un cheval sur les carreaux c’est pour la tempérance. La coiffe nous apprend que la femme est mariée, mais l’homme n’est pas son époux (voir les instruments de musique du premier plan). La tempérance, la bourgeoise s’en bat l’œil et sirote ingénument son verre. Du blanc. Le message de Vermeer aux femmes est limpide comme de l’eau de roche : pas d’ivresse, pas de musique, pas de musicien. C’est ce qu’on appelle de la peinture de genre !

Das Glass Wein

Au tour de Rembrandt à présent, nous faisons cercle devant « Susanne au bain». Petit rappel à l’usage de ceux qui ne lisent pas le livre du Deutéronome tous les matins : Susanne se baigne dans son jardin quand surviennent deux vieillards lubriques. La jeune femme ne cède pas. Ses deux agresseurs la dénonce pour adultère, et, sur la base de ce faux témoignage, elle est condamnée à mort.

Dans la galerie, deux tableaux sur ce même thème sont exposés cote à cote, celui de Pieter Lastman, peint en 1614 et celui de Rembrandt, qui date de 1647. Dans le premier, les deux vieux ont l’air de notables respectables, il ne voient que le dos de leur victime, mais le spectateur, lui, contemple sa nudité à loisir. Susanne regarde vers le ciel, implorant un secours. Malaise. Il ne manque que les commentaires qui transforme la victime en coupable : mais que faisait-elle nue dans son jardin, au fait ? Franchement.

Susanne am Bad – Lastman

Rembrandt, lui, peint la scène autrement. Dans sa version, les vieillards ont l’air des deux prédateurs qu’ils sont. L’un des deux se jette sur Susanne .A travers les siècles, un drapé protège son corps des yeux des voyeurs. Ce que nous en apercevons est semble bizarrement en décalage avec son visage juvénile ; la silhouette est un peu avachie, un peu usée, un peu recroquevillée. Elle nous regarde.

Susanne am Bad – Rembrandt

Dans la Bible, le prophète Daniel sauve Susanne in extremis en confondant ses deux agresseurs. En France, en 2019, on estime qu’une victime sur dix porte plainte et que, lors des procès, un agresseur sur dix est condamné*. Déconstruire les codes sociaux, oser dire non, demander la justice, appliquer le droit ; nous n’y sommes pas encore. Mais depuis das Glass Wein, nous avons tout de même un peu progressé.

*chiffres du ministère de la justice, cités dans le Elle N°3857 du 22 novembre 2019

L’effort juste

Le vendredi – Oh joie ! – le cours commence à 8h30. Dès potron-minet, je file sur mon vélo jusqu’à Mariendorf. De Potsdamerstrasse, c’est au diable vauvert, bien au delà du « ring », cette ligne de métro qui fait le tour du cœur de la ville. La capitale allemande couvre une superficie huit fois plus grande que celle de Paris, en partie parce qu’il n’y pas de limite claire entre le centre ville et ce que nous appelons la banlieue. Intra-muros, ce snobisme parisien, ne veut rien dire à Berlin où les clôtures ont mauvaise presse.

la ballade du vendredi

Me riant de l’air frisquet du petit matin, je traverse le parc de Gleisdreieck, descend le Tempelhofer Damm, longe les pistes d’atterrissage et d’un dernier coup de pédale, je franchis la Spree. J’arrive parfois légèrement en retard, il faut bien l’avouer, mais toujours parfaitement échauffée.

Dans le vieux gymnase, les fenêtres jettent des taches de bleu, jaune et rouge sur le parquet blond. Par un phénomène encore inexpliqué, une fois que je suis installée sur mon tapis, le monde extérieur se contracte sur lui-même et disparaît complètement pendant une heure et demie.

L’intitulé du cours, c’est « Pilates et Yoga ». Le professeur est un danseur aux gestes légers, précis et gracieux. Il glisse plus qu’il ne marche. Je le soupçonne de léviter quand ses élèves ont le dos tourné. Pendant les exercices, il dit letzenmal (dernière fois) d’une voix grave et douce pour faire croire que c’est fini, puis letzen letzenmal (dernière dernière fois) pour qu’on fasse encore un mouvement.

Au son des notes de piano, le temps est fluide. Personne ne dit mot. Mes compagnes sont de tous les ages, de toutes les conditions physiques. Nul adversaire dans la pratique du yoga, lutter contre (un muscle trop raide, un équilibre trop fragile, la voisine de droite) ne sert à rien. L’acceptation de son corps tel qu’il est là, maintenant est essentielle. C’est du boulot !

Si vous n’arrivez pas à tenir la posture, disait ma prof de Yoga de Brignais, faites la dans votre tête, l’effet est le même. C’est profondément vrai. Le yoga aide à se tenir « sur la pointe fine de l’instant» *. Suivre le souffle, trouver l’effort juste, recommencer.

Quand le cours est fini, je reprends mon vélo très légère. Au fil de mon retour, la beauté surgit de toute chose. Je suis contente.

*pour les khâgneuses et pour les autres, c’est de Jankélévitch.

L’usine

Imaginons, vous vivez en Allemagne de l’est, à Berlin, en 1981. Entre trente et quarante ans, mécanicien. Vous aimez votre femme, vous êtes dingue de vos deux enfants, vos amis vous font rire. Vous dormez sur le coté gauche, vous êtes myope. Vous êtes Klaus Tout-Le-Monde.

Un jour, vous rentrez du boulot, quand une camionnette blanche pile à votre hauteur. Des hommes en surgissent et vous jettent dans le cachot dissimulé derrière les rideaux fleuris du véhicule. La camionnette file vers la prison politique de la rue Genslerstraße à Berlin-Hohenschönhausen, dans un quartier interdit.

La Stasi, la police secrète de la dictature Est-Allemande vient de vous enlever.

Sans un mot d’explication, vous êtes déshabillé, revêtu du pyjama des prisonniers, et jeté dans un cachot. Plus de lunettes. Pas le droit de s’asseoir durant la journée. Toutes les quarts d’heure, 24 heures sur 24, le gardien regarde ce qui se passe par l’œilleton de la porte. La nuit, il frappe des coups sur la porte en hurlant « position réglementaire », pour que vous dormiez sur le dos, les bras tendus sur les draps. Le temps s’écoule, vous restez enfermé sans savoir pourquoi, sans nouvelle de l’extérieur. Madame Tout-Le-Monde n’a pas la moindre idée de ce qui vous arrive.

Cellule utilisé à partir des années 70

Vous ne voyez ni n’entendez jamais aucun autre prisonnier. Pas un bruit, sauf les cris des gardiens. Êtes vous le seul prisonnier ? Ou êtes vous exactement ? A Berlin ? Pour combien de temps ? Depuis combien de temps ?

prison secrète de la Stasi, à Berlin

Puis viennent les interrogatoires interminables. Vous vous dites « Je ne signerai rien ». Mais vous êtes seul face à l’incroyable perversité de vos geôliers. L’arbitraire est total ; des faits véridiques (la visite à votre ami Peter, en juillet dernier) sont instrumentalisés pour faire de vous un criminel (vous complotez contre l’état). L’absurde est devenu la règle. Jour après jour, vous perdez pied.

L’architecture des lieux est pensée pour l’humiliation et la perte des repères. Le seul bouton de la cellule c’est pour que le gardien actionne la chasse d’eau de vos propres toilettes depuis son couloir. Vous portez des pantoufles toute la journée, vous êtes un numéro. La salle de douche a deux pommeaux pour vous laisser espérer un échange avec un autre prisonnier. L’inspecteur qui vous harcèle est soit faussement amical, (c’est une erreur, Klaus) soit d’une perversité calculée (il sous-entend que c’est votre femme qui vous a dénoncé).

salle de rédaction du « protocole » : le prisonnier est dans une autre salle, derrière des barreaux. On peut le voir si on ouvre les portes de formica.

Les dictateurs est-allemands ont théorisé la terreur et l’ont même enseigné dans une école, à Potsdam. Pour que vous, Klaus, acceptiez de signer n’importe quoi, il faut que vous soyez dans une situation d’impuissance absolue, soumis à une instabilité quotidienne. L’inspecteur en charge des faux aveux est la seule personne à qui vous pouvez parler, cela prendra le temps que cela prendra, mais vous avouerez. Pour sortir de cet enfer de solitude qui flotte aux confins du monde, sans air frais et sans bruit, pavé de linoléum crasseux, avec la folie ou la mort comme seul horizon.

Vous, Klaus, 7 mois après votre enlèvement, vous signez et écopez d’une peine de 5 ans dans une prison « normale ». La vie, même une fois la liberté retrouvée, ne sera plus jamais la même.

Aujourd’hui, les lieux sont intacts. Les rideaux jaune criard et le formica brun caca d’oie, le décor grotesquement laid des séances de tortures restent dans leur jus. La visite donne la nausée. Reste une question : pourquoi ? Pourquoi tant de moyens employés pour détruire de simples citoyens ? Notre guide nous livre son analyse, terrifiante.

Il n’y avait que deux moyens de sortir de la prison : avouer ou être racheté par l’Allemagne de l’ouest qui a toujours considéré les citoyens de la RDA comme ses propres ressortissants. 34 000 euros par tête, environ. Entre 1961 et 1989, c’est plus d’un milliard cinq cent mille d’euros actualisés qui sont rentrés dans les caisses de l’état totalitaire en faillite. Le prisonnier se vend bien, il faut donc en produire. Pour en produire, il faut une usine.

Cette usine, c’est la prison de la Stasi.

Magistral Karl

Lagerfeld ? Non, Marx. La Magistrale, c’est le surnom de Karl Marx Allee à Berlin. Elle mesure 2 km de long, 90 m de large. C’est à vélo et à l’aimable invitation de l’excellente équipe Berlin Accueil que je m’y rend ce matin de novembre pour une ballade photo. Première différence d’avec la rue du Général de Gaulle à Brignais ; aucun problème pour caser les pistes cyclables.

Brignais Berlin

La Karl Marx Allee est dans l’ancien secteur Est. Avec un nom pareil… Jusqu’en 1961, elle s’appelait même Staline Allee. Mais un nuit de novembre 1961, la statue du petit père des peuples a été déboulonnée, et la voie rebaptisée. Nous retrouverons une des oreilles et un bout de moustache dans le café où nous buvons un chocolat chaud.

des petits bouts de la statue Staline dans le café Sybille

Car c’est grandiose, c’est en travaux, c’est glacial. Je me gèle. Le vent profite de la perspective pour congeler les oreilles des camarades qui se promènent. C’est au bonnet qu’on distingue le Berlinois de la Brignairote.

La KMA

Prouver la supériorité du modèle communiste sur le modèle capitaliste, c’est l’idée force qui fait surgir la Karl Marx Allee des ruines, dès 1951. Les ouvriers logeront dans des palais équipés du dernier confort. L’URSS dirige la reconstruction via ses «16 principes de l’urbanisme» ; la voie doit être un «centre politique» avec «les bâtiments les plus importants et les plus monumentaux», un espace pour les «manifestations politiques» et les «défilés», avec des immeubles «de contenu démocratique et de forme nationale», selon «l’expérience du peuple incarnée dans les traditions progressistes du passé».

Cafe Moskau Réalisé par Josef Kaiser, entre 1961 et 1963

Bref, l’idée, c’est d’en mettre plein la vue à ceux d’en face. Une réplique de Spoutnik orne la façade du café Moscou : il est tout petit !

Et de fait, les immeubles organisés en « Blocks » sont très beaux, avec leur façades de porcelaine de Meissen et leurs lignes pures. Pendant la guerre froide, le prix du mètre carré est dérisoire (90 pfennigs), mais il a un coût. Les habitants doivent participer aux manifestations politiques du régime est-allemand. Encore une différence avec Brignais ; à la même époque ceux qui n’appréciaient pas le maire (oui, oui, il était déjà là) n’étaient pas obligés de déménager.

Aujourd’hui, la KMA est toujours aussi belle, mais elle s’est pétrifiée. Plus d’animation dans les rues. Il y flotte comme un regret, une occasion manquée. A la chute du mur, l’Allemagne de l’est a été phagocytée par l’ouest, dans l’urgence. Sans que l’on ne se demande si l’on pouvait apprendre quelque chose de ce modèle, une fois la liberté restaurée.

C’est facile de refaire l’histoire. Mais quand Venise sombre, quand l’Amazonie brûle, quand le leader de l’ancien « monde libre » s’appelle Trump, quand la recherche avide du profit pille les ressources, abolit nos droits et saccage nos vies, rêvons d’un système intermédiaire, d’une société qui garantit la liberté à chacun, sans déifier l’argent.

La Librairie Karl

Des remerciements monumentaux à l’équipe ballade photo (excellente, je le souligne) qui cumule une érudition sans faille sur l’histoire de Berlin avec une parfaite connaissance de savoureux restaurants, salons de thé et autres troquets de ce même Berlin.

L’homme qui ne tua pas Hitler

C’était un charpentier, il s’appelait Georg Elser. En 1938, il décida de tuer Hitler, Göring et Goebbels. Infinitésimale, la résistance allemande a pourtant existé dans toutes les strates de la société. Des étudiants, des artistes, des fonctionnaires, des militaires, des travailleurs se sont élevés contre la dictature nazie. Tous ont échoué. Georg Elser, à 13 minutes près, aurait pu réussir.

Georg Elser en 1938 (musée de la Résistance allemande, Berlin)

Après de longs et minutieux préparatifs, il a placé une bombe à retardement qui a explosé comme prévu à 20h20 le 8 novembre 1939, dans une brasserie de Munich où Hitler et les hauts dignitaires nazis tenaient une réunion, selon un horaire inchangé depuis 6 années.

Mais cette année là, pour la première fois, Hitler est parti à 20h07.

A 20h45, Georg qui tentait de passer en Suisse, a été arrête par hasard à la frontière près de Constance. Après la nouvelle de l’attentat, les nazis ont alors découvert chez lui des preuves de son implication, l’ont transféré à Berlin, torturé et déporté à Dachau. Il a été exécuté en 1945, quelques semaines avant la fin de la guerre qu’il voulait empêcher.


Adolf Hitler pendant son discours. L’engin explosif de Georg Elser se trouve derrière le drapeau, Munich, le 8 novembre 1939.

En France, Charles de Gaulle a appelé à la résistance « contre l’envahisseur et contres les traîtres ». De l’autre coté du Rhin, nul envahisseur à combattre : les traîtres étaient élus par le peuple et édictaient les lois. Il est remarquable qu’un simple citoyen, pour libérer l’Allemagne de son tyran et éviter la guerre, ait eu le courage de commettre cet attentat en montrant plus de clairvoyance que les dirigeants européens. En 1938, lors des accords de Munich, le français Daladier et l’anglais Chamberlain avaient fermé les yeux sur l’invasion de la Tchécoslovaquie, et commis la faute de transiger avec le Führer.

Les tortionnaires de Georg Elser n’ont jamais voulu croire qu’il avait agi seul. Et ont inlassablement posé la question : « pourquoi ne pas avoir déclenché la bombe plus tôt? » Georg savait que les nazis offraient une bière à tous les munichois pendant le discours, puis seulement après tenaient leur réunion entre membres du parti. Sa réponse n’a jamais varié : « Je voulais éviter un bain de sang ».

réunion du parti nazi à Munich, dans le lieu de l’attentat

Il y a 80 ans exactement, Georg Elser, charpentier devenu terroriste soucieux du sang versé, n’a pas pu empêcher la seconde guerre mondiale.

A 13 minutes près.

Georg Elser, 1938

Mémorial de la résistance allemande : www.gdw-berlin.de

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