Quand on vit à Berlin, impossible d’échapper au passé. Partout, l’histoire vous tapote aimablement sur l’épaule – les jardins de Charlottenburg où la reine de Prusse papotait avec le savant Leibniz – ou vous saute à la gorge – le mémorial de l’holocauste près de la porte de Brandebourg. Mais pour les malchanceux qui vivent ailleurs, quel moyen pour se souvenir ? Telle est la question.
To be or not to be nous raconte la deuxième guerre mondiale via l’histoire du troupe polonaise répétant Shakespeare en 1939. Et qui se trouve embarquée dans des aventures héroïques, bien que vaudevillesques. Le film commence quand un acteur exécrable veut prouver à ses camarades qu’il est parfaitement crédible : il se ballade dans Varsovie costumé en Führer. Le ton est donné. Les nazis sont des bouffons stupides, les actrices sexy restent des épouses exemplaires et les camps de concentration fournissent le prétexte à de bonnes blagues. Le message est naïf : un quarteron d’artistes ratés seraient une arme efficace contre la barbarie. Mais il y a le charme de Martine Lombard, et j’ai ri de bon cœur devant les images en noir et blanc.

Frère d’âme nous raconte la Grande Guerre. Deux tirailleurs, Alfa et Mademba, ont réussi à survivre sur les terres inconnues qu’ils sont venus défendre loin du soleil du pays des Peuls. Dans les tranchées, à l’aube, le hasard redistribue chaque jour ses sentences de mort. Et Mademba bientôt agonise, ses viscères étalées autour de lui dans la boue froide des champs de la Somme. Alfa pleure. La réalité se délite, l’horreur envahit chaque cellule de son corps. Il commet des actes si choquants que son colonel le chasse du front. Alfa emmène l’enfer avec lui. La fin du récit est un uppercut dans la mâchoire de la lectrice. David-Diop-le-grillot restitue la réalité hallucinante de la guerre grâce à la magie obsédante de l’écriture, langue limpide mêlée d’incantations venues des bords du fleuve Sénégal. Et réussit à créer une communion entre nous et ce poilu africain inventé par la fiction, dont la réalité ne fait cependant aucun doute.

Les Amnésiques nous raconte le travail de mémoire accompli en Allemagne après la deuxième guerre mondiale. Comme un pèlerinage, l’enquête part de là où se tient l’auteur. Géraldine Schwarz nous parle d’abord de sa famille; des allemands « moyens » qui s’arrangèrent avec le nazisme en fermant les yeux avant, pendant et après la guerre. Une anecdote me sidère. En 1950, Karl Schwarz, son grand-père est contraint de verser une réparation à Julius Löbmann, rescapé d’une famille dont il a spolié les biens. Outré, il négocie sur le mode « vous ne vous rendez pas compte, cher ami, combien les circonstances sont difficiles pour moi » ! Comme Karl, toute une génération d’allemands se crut victime de l’histoire. Les alliés, qui avaient entrepris la dénazification, abandonnèrent après Nuremberg, occupés à parer les périls nouveaux de la guerre froide. De ce coté-ci du Rhin, le miracle économique tint lieu d’exilir de l’oubli jusqu’à ce que les enfants de 1970 réclament des comptes à leurs parents. Depuis les allemands sont passés « de l’amnésie à l’obsession ». L’essai de G.Schwarz se lit comme un polar. J’y ai appris que d’autres peuples européen, les italiens et les autrichiens, ont zappé la case mémorielle. Et qui est au pouvoir dans ces pays ?
Le rire, l’émotion, la réalité des faits historiques, choisissez ce qui vous convient. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on n’oublie rien.
- To be or not to be, Ernst Lubitsch, 1942
- Les Amnésiques, Géraldine Schwarz, 2017, Flammarion
- Frère d’âme, David Diop, 2019, Seuil















































































