Le voyage de la famille Pommenbois

C’est moi, ou elle vous tenaille aussi, cette envie d’ailleurs? La chaleur du sable qui s’enfonce sous nos pas quand on arrive à la plage, l’odeur résinée des pins chauffés par le soleil quand on traverse la forêt, le rivage de Belle Île qui émerge de l’horizon. Partir. Tailler la route. S’échapper.

Il n’y a pas si longtemps, Berlin était une forteresse entourée d’un mur de fortification qui défendait l’entrée aux assaillants. Rester quelques semaines chez soi donne une petite idée de l’instinct qui pousse à fuir ce qui nous enferme. Rien de grave en 2020, notre confinement germanique est confortable et provisoire. Pour les allemands de l’Est, de 1961 à 1989, l’interdiction de voyager fut un cauchemar assez puissant pour risquer la mort ou la prison en s’échappant.

En 1945, le soldat Holzapfel (« pomme en bois » en allemand) est vivant. Plus jamais la guerre, un état de droit où chacun pourra vivre selon ses besoins, il est d’accord avec les grandes idées du socialisme. C’est par conviction qu’il adhère au SED*. Quelques années du régime est-allemand et la construction du mur le décident. Il va fuir. Ce citoyen lambda prépare son plan pendant deux ans.

Le 28 juillet 1965, il assiste à une réunion à la maison des ministères, à Berlin. Sa femme et son fils le rejoignent, ils se cachent tous les trois dans les toilettes en attendant la fermeture du bâtiment. Puis ils s’habillent de noir et grimpent sur le toit. Ils rampent jusqu’au bord où Heinz (le papa Pommenbois) jette un marteau de l’autre coté du mur, situé à 12 mètres seulement. Sa famille de l’ouest récupèrent le marteau. Un filin de 100 mètres est tendu entre un poteau du toit (en haut) et à l’arrière d’une voiture (en bas). Heinz sort une tyrolienne bricolée par ses soins et lance son fils dans le vide. Puis sa femme. Et il saute à son tour. A l’ouest, la famille s’installera à Munich.

Comme la famille Pommenbois, d’autres allemands ont rivalisé d’inventivité pour s’échapper : le cheminot Harry Detterling a franchi la frontière avec sa locomotive lancée à toute allure. Gerhard Wagner a un temps envisagé de construire un sous- marin, puis il s’est rabattu sur un avion. Lors qu’il a été dénoncé, l’engin assemblé dans sa cuisine était prêt à voler. Deux familles ont construit des montgolfières en cousant de petits bouts de tissu. Des berlinois se sont cachés dans des coffres, dans des réservoirs, dans des valises. Ils ont creusé des tunnels sous le mur. L’un deux débouchait dans … une fosse d’aisance. Qu’importe, des fuyards sont passés pendant deux jours en portant leurs enfants dans leurs bras. Comme Jean Valjean qui s’enfuit par les égouts de Paris avec Marius sur son dos. La liberté n’est appréciable que lorsqu’on peut la partager.


Heinz Holzapfel (Foto: Anonym/The Conversation)

Une promenade dominicale de ce début de mai tellement tristounet m’a conduit sur les lieux de l’évasion de la famille Pommenbois. Un bout de mur est toujours là, le toit du ministère est toujours aussi haut. Imaginez-vous sauter dans le vide du toit d’un immeuble pour fuir ? Imaginez-vous regarder votre enfant en train de le faire ?

Sur le toit du bâtiment, cette nuit là, un soldat surveillait la frontière entre les deux Berlins. Il a vu les trois silhouettes qui rampaient sur le toit, qui franchissaient le mur. Il n’a rien dit : il croyait que c’était des espions qui allaient en mission à l’ouest. Enfin, c’est ce qu’il a dit quant la fuite a été découverte.

Je pense que le soldat avait compris qu’il s’agissait d’une évasion, peu d’espions mesurent un mètre douze. Mais qu’il a laissé faire parce que lui aussi, il voulait partir. Il rêvait d’un ailleurs. De la possibilité d’une île.

Notre jardin de la Potsdamerstrasse, mai 2020

*SED : parti unique dans l’Allemagne de l’Est

L’histoire de l’évasion : ici

La planète de Missie

Elle est tranquillement assise sur un coin de la balustrade en marbre du grand escalier. Elle regarde les grands primates du vestibule avec un mélange de dédain et de curiosité. La grâce de son corps puissant est d’un étrange réconfort. Aucune amertume dans son beau visage, mais les souffrances passées ont laissé un éclat de tristesse dans ses yeux. Missie, femelle chimpanzé capturée au Cameroun puis enfermée au zoo de Berlin en 1902 n’a peut-être pas oublié ce que nous, ses cousins germains, lui avons fait subir.

Anton Puchegger Schimpansin « Missie », Standort Treppenhaus Alte Nationalgalerie © Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie / Andres Kilger

Au Zoologischer Garten (le jardin zoologique), Missie a connu une gloire de pacotille parce qu’elle singeait à la perfection les comportements humains. Des cartes postales de l’époque la montrent en train de manger avec une cuillère, elle fume et boit du café pour la plus grande joie des visiteurs. Les Berlinois de ce début du siècle l’adorent, prisonniers des représentations anthropocentriques de leur époque. Nous n’aurions sans doute pas fait mieux. Une vie sauvage domestiquée pour le spectacle, des ressources naturelles dévoyées pour nos loisirs, seuls les enfants et les artistes ont pu entre-apercevoir la souffrance derrière le grotesque.

Non, ce n’est pas Missie qui a écrit la carte ! (1912 environ)

En 1916, Anton Puchegger sculpte Missie dans du Palissandre de Rio et réussit à saisir la force fragile de la prisonnière. Sa représentation presque cubiste d’une bête sauvage en font une œuvre singulière. A la mort du sculpteur en 1918, l’Alte Galerie hérite de la sculpture et la prête illico au zoo qui l’expose dans la grande serre des palmiers. Retour en cage pour la Missie de bois, la Missie de chair et d’os est morte de faim après la première guerre mondiale.

Anton Puchegger Schimpansin « Missie », Aufstellung im Affenpalmenhaus, Zoologischer Garten Berlin, um 1930 © Foto: Archiv Zoo Berlin

Sur la planète des singes, l’histoire se répète et la grande serre du zoo brûle en 1945. Les berlinois pensent l’œuvre réduite en cendres et l’Alte Galerie la supprime de son catalogue. Il y a bien d’autres urgences dans la ville. Tout le monde oublie Missie.

En 2011, surprise, des recherches dans les archives du musée Bröhan révèlent par hasard que l’œuvre, non signée, a été préservée dans une zone non publique du zoo. On retrouve Missie dans la salle à manger du directeur ! Transportée là en 1957, toute la famille Klös la trouve très chouette et veille sur elle, ce qui explique son relatif bon état. Bon, un peu comme si – hypothèse, hypothèse – le Louvre était détruit et qu’un gars ramasse la Joconde dans les gravas pour décorer son entrée. Le musée parvient à prouver l’origine de l’œuvre et en 2014, Missie revient dans l’Alte Galerie. Elle choisit de se poser dans le grand escalier. Bienvenue à Berlin, la ville-phœnix qui renaît de ses cendres.

Par les temps qui courent, ce sont les hommes qui sont en cage et les animaux qui se promènent dehors. Il en profitent pour explorer les villes : mon journal favori montre la photo hilarante d’un canard qui prend la pose place de la République, dans un Paris désert. Il paraît qu’il y a des chèvres dans les centres villes du pays de Galle, des cerfs à Nara au Japon, un puma à Santiago du Chili. Sur les réseaux sociaux, les confinés de tous les pays s’émerveillent des gazouillis entendus dans les rues. Vinciane Despret, philosophe des sciences, explique qu’en l’absence des autos, les oiseaux ont « le champ libre et le chant libre ». Et qu’aussi nous sommes plus attentifs. A la fenêtre, nous prenons conscience de ce que le monde est devenu.

Un canard en goguette, Elle n°3877

Missie va rester sur son escalier, le canard-titi-parisien va probablement retourner se cacher quand le virus relâchera son emprise. Ce qui finira bien par arriver. Dans le monde d’après, il ne tiendra qu’à nous d’entendre encore le chant des oiseaux.

L’histoire de Missie sur le blog du musée : ici

le site de l’Alte Galerie : ici

Elle, n°3877 10 avril 2020

Vinciane Despret, Habiter en oiseau, ed. Actes Sud

Paris-Berlin

La porte de Brandebourg est à Berlin ce que l’Arc de Triomphe est à Paris, les gilets jaunes en moins, mais c’est une autre histoire. C’est un des Friedrich Wilhelm (Louis chez les rois de Prusse), qui a demandé à l’architecte Carl Langhans d’embellir l’avenue de son château. En 1791 la porte est ouverte. En 1793 le quadrige de Johann Schadow est posé dessus. Le monument s’inspire du propylée de l’Acropole et le quadrige des chars d’Achille et d’Hector. C’est bien sûr la Victoire qui est aux commandes. Le roi est tellement content qu’il s’accorde le privilège exclusif de passer dessous. C’est comme entrer à cheval dans une église, ça vous pose un monarque. Mais comment font les autres pour entrer et sortir de la ville ? Mystère.

A ce moment de l’histoire intervient le petit Corse énervé que nous connaissons bien. Le 14 octobre 1806, l’armée prussienne est mise en déroute à Iéna. Et le 27 octobre de la même année, Napo fait son entrée dans Berlin en passant sous la chouette porte de Friedrich Wilhelm. Un tableau de Meynier exposé à Versailles le montre en héros pacificateur, acclamé par la foule. Dominique Vivant Denon l’accompagne et il en profite pour faire son marché. Le tout nouveau musée Napoléon (ex-palais du Louvre) est à remplir. Le quadrige rejoindra donc Paris avec le Martyr de Saint Pierre de Rubens pris à Cologne, la Vénus Médicis pris à Florence, et bien d’autres œuvres. A des fins de propagande, l’empire frappe des médailles avec la devise « Aux arts la victoire ». Les habitants de la capitale parlent du « voleur de chevaux de Berlin ». En histoire comme en architecture, tout est question de perspective.

ENTRÉE DE NAPOLÉON À BERLIN. 27 OCTOBRE 1806.
MEYNIER Charles (1763 – 1832) © Photo RMN-Grand Palais

Rentré à Paris, Denon expose les trophées dans son gigantesque musée, mais finit tout de même par manquer de place. Le quadrige est rangé dans les réserves. Pendant 20 ans, les villes et les états d’Europe réclament à la France le retour des prises de guerre. Réponse : non. Motif : ça déparerait les collections. Le premier conservateur du musée du Louvre rêve d’une exposition universelle des arts sur le bords de la Seine. Mais bientôt, comme le dit Victor, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Les forces coalisées entrent dans Paris en avril 1814, destituent l’empereur et rétablissent un Bourbon sur le trône du royaume de France. Les Berlinois, les Florentins respirent, comme toute l’Europe : les œuvres d’art vont enfin rentrer à la maison.

«Le voleur de chevaux de Berlin» – caricature du vol de Napoléon du Quadrige de la porte de Brandebourg. Gravure (vers 1813)• Crédits : Staatliche Museen zu Berlin, Kunstbibliothek / Knud Petersen

C’était sans compter la diplomatie. Louis XVIII est mou, son pouvoir est fragile, vider le Louvre risque de le rendre impopulaire. Les coalisés veulent le protéger pour asseoir un règne qui débute sous la menace permanente de ces révolutionnaires de Français. D’importantes négociations sur les frontières sont en cours. Alors les trésors qui sont au Louvre vont y rester. Denon est ravi et ne peut s’empêcher d’en rajouter une couche «les chefs d’œuvre des arts nous appartiennent désormais par des droits plus stables et plus sacrés que la victoire ». Autrement dit, on les a, on les garde.

Un accord secret est tout de même conclu entre le Roi de France et le Roi de Prusse ; les objets qui n’ont pas encore été montrés au public pourront être discrètement rendus. C’est Wilhelm von Humbolt qui fait sortir le quadrige de Paris en catimini et le ramène triomphalement à Berlin. La Victoire a parcouru en char deux fois la distance Paris-Berlin, soit deux mille kilomètres environ. Ben Hur n’a pas fait mieux.

Vexé par cette restitution, cet obstiné de Denon organise une grande exposition avec toutes les réserves pour contrer la décision royale. Mais le droit prévaudra, soutenu par la raison du plus fort. Après les 100 jours, Napoléon est battu définitivement. Pour la seconde fois, les forces coalisées occupent Paris en 1815. Cette fois ci, fini de rire. C’est le Feldmarschall Blücher, vainqueur de Waterloo qui traite la question des œuvres d’art. Et il se passe des diplomates. Denon chipote. Ce sont donc des soldats armés qui reprennent le martyr de Saint Pierre au Louvre pour le rapporter à Cologne, dans l’église où Rubens a été baptisé. De l’été à l’automne 1815, les italiens, les prussiens et les villes-états allemandes récupèrent leur dû. Denon ne s’en remet pas et parle de «la destruction du musée ».

Denon et Blücher : devinez qui est qui

Comme toujours à Berlin, ce qui s’est passé avant a une drôle de résonance avec ce qui se passe après. La Victoire n’est pas restée bien tranquille sur sa porte, le regard sur la ligne bleue des plaines du Brandebourg. Le quadrige a été détruit pendant la bataille de Berlin, en mai 1945. La porte elle même est très endommagée dans ce lieu où les combats entre l’Armée Rouge et les nazis ont été très violents. Du char, il ne reste qu’une tête de cheval, exposée dans le musée de l’Histoire Allemande d’Unter den Linden. C’est une copie qui a été remontée sur la porte. Des esprits chagrins pourraient dire que si elle était restée au Louvre, l’œuvre serait intacte et la Victoire aurait encore son char sans une seule rayure.

Loin de moi cette idée.

Mais quand même.

WILHELM UND ALEXANDER VON HUMBOLDT
November 2019 bis 19. April 2020 – © Deutsches Historisches Museum

Les Cours du Collège de France 1815 : Année zéro. L’Europe à l’heure des restitutions d’œuvres d’art (2/9) : Qu’est-ce que reprendre ?

Donaudampfschiffahrtsgesellschaftskapitänsmutze

Je répète : Donaudampfschiffahrtsgesellschaftskapitänsmutze, en un seul mot. Le retour à la ligne, c’est juste parce que l’espace pour le titre n’est pas assez grand.

Car, oui, votre blog préféré vous aide dans la vie de tous les jours. Et donc voilà le mot allemand à utiliser si vous voulez parler à votre neveu de la casquette du capitaine de la compagnie de bateaux à vapeur du Danube. En effet, lors de la réunion de création des langues européennes, le représentant germanique, un fou de Lego, a laissé les traits d’unions et autres petits mots de liaison à ses collègues. Il a préféré coller les mots les uns aux autres, en commençant par la fin. Ce qui donne :

Donau(Danube) +dampfschiffahrts(bateau à vapeur) +gesellschafts(compagnie) +kapitäns(capitaine) +mutze(casquette)

Malin, non ?

Et quand je dis en commençant par la fin, je m’entends. Je devrais dire, en commençant par la fin française. Car si la syntaxe de l’allemand classique est extrêmement contraignante pour tout le monde, pour nous, les français, elle renverse aussi l’ordre dans lequel nous décrivons habituellement les choses. Par exemple, le petit crème du bistrot de la rue Mouffetard, vous le buvez dans une tasse à café ; ce qui est décrit (tasse) est avant ce qui décrit (à café). D’abord l’essentiel (la tasse), puis l’accessoire (à café). A Berlin, sur Alexanderplatz, le petit crème est servi dans une Kaffeetasse. D’abord ce qui décrit (Kaffee) puis ce qui est décrit (tasse). Ce qui est important est à la fin.

Bon, pour un café, on gère assez bien, le béret sur la tête et le coude sur le comptoir.

Hélas, trois fois hélas, nos amis d’outre Rhin ne s’arrêtent pas là et appliquent ce même principe à toute la phrase. L’essentiel arrive en dernier, une fois que tout le reste est dit. Et, devinez quoi, le plus puissant dans une phrase allemande, c’est le verbe. Les germanistes que nous sommes doivent donc attendre la fin de la phrase pour en comprendre le sens. «Les Allemands prennent un morceau de verbe, le placent ici, comme un piquet, puis se saisissent de l’autre morceau, le plantent bien plus loin, comme un autre piquet, et, entre ces deux limites, ils entassent de l’allemand ». C’est Marc Twain qui le dit, dans son essai « The Awful German Language » (L’horrible langue allemande). Voilà pourquoi Madame de Staël pensait qu’il était impossible d’avoir une conversation avec un allemand, tout simplement parce qu’on ne pouvait pas lui couper la parole.

Sans que nous nous en rendions toujours compte, le français que nous parlons est l’héritier de la langue de cour. Dans les salons, la parole circulait comme on lance une balle. Qui avait de l’esprit s’en saisissait au vol et se lançait dans l’échange. L’allemand se prête mal à ce jeu, du moins pour l’auvergnate qui l’apprend sur les bancs de l’école. Une pratique assidue est nécessaire pour improviser, pour deviner ce que l’interlocuteur veut dire avant qu’il ait fini. De la grammaire, une habitude, de l’habitude, une sociologie.

Heinz Wismann, philologue et philosophe né à Berlin, a écrit un livre* qui décrypte le rapport particulier que chaque langue porte au réel. Un de ses exemples les plus frappants part de l’environnement naturel pour expliquer le sentiment d’appartenance. Dans les forets profondes des pays du Nord, les ancêtres des allemands d’aujourd’hui se servaient des bruits pour avancer, car la brume leur voilait parfois (souvent) la vue. D’où l’importance vitale de l’ouïe. Je cite ce cher Heinz « … [le] mot «appartenance»: en français, évoque un appartement. En allemand Zugehörigkeit contient le verbe hören, entendre: on appartient à un groupe si l’on est capable d’entendre son appel» . Il en conclue aussi que c’est pour laquelle la musique constitue l’une des contributions principales des germanophones à la culture universelle. Ou comment expliquer les symphonies de Beethoven (sourd soit dit en passant) par le manque de soleil qui prévaut parfois (souvent) de son pays !

Bref, parler différemment, c’est penser différemment. Or, par les temps qui courent, notre capacité à bâtir un avenir commun passe par le dialogue avec nos voisins italiens, anglais, espagnols et même avec les chinois qui ne sont pas nos voisins, mais qui fabriquent des masques. Quelque chose me dit que vous avez du temps, alors, à vos méthodes de langues !

* «Penser entre les langues» de Heinz Wismann, Ed. Albin Michel, 312 p.

Le temps, « Et voilà pourquoi l’allemand met le verbe à la fin » : https://www.letemps.ch/culture/voila-lallemand-met-verbe-fin

Kanal Plus…

… de dénivelé, s’il vous plaît, sinon l’eau ne peut pas s’écouler. Le Luisenstadtischerkanal, ou le canal Louise*, ce sont des ratages, des crimes et des crises qui s’empilent les uns sur les autres pour finalement donner une jolie promenade dans une tranche de ville et de temps. C’est en janvier dernier, alors que nous gambadions gaiement dans les rues sous la houlette du groupe photo**, que nous apprîmes toute l’histoire.

Berlin est construit sur une zone humide ; au milieu coule la Spree. Le Landwehrkanal utilisé pour le transport de marchandises fut construit en 1845 à partir d’un fossé de drainage. Puis L’architecte Schmidt dessina les plans d’une troisième voie navigable pour relier le Landwehrkanal et la Spree. Trop droit, se dit l’urbaniste Peter Lenné, qui reprit le projet à la mort de Schmidt. Et il ajouta une jolie courbe sur le tracé. Il faut dire que Lenné est aussi le paysagiste à l’origine du romantisme paysager allemand. La mécanique des fluides, Peter, c’était pas trop sa tasse de thé. Enfin sa chope de bière. Le canal est terminé en 1852 mais il n’est que très peu exploité. L’eau stagne et l’odeur est épouvantable. Les bateaux sont peu nombreux à l’emprunter. En 1926, la ville décide de combler le canal et de le transformer en espace vert. Erwin Barth, un architecte, est chargé du projet.

Nous suivons donc l’ancien cours d’eau devenu une voie verte. Nous passons devant un bel immeuble tout en rondeur et en couleur qui date de 2007, c’est un béguinage. Des femmes vivent là, la voisine a toujours la clé, il y a des espaces communs et des règles de vie. Les hommes sont admis, mais le locataire doit toujours être une femme. Puis nous passons devant une autre maison commune, 200 étudiants de la TU (prononcer Téou), l’université des techniques sont associés pour rénover un immeuble et le transformer en résidence estudiantine avec jardin sur le toit et salle commune. 13 appartements sont loués pour une bouchée de pain à des étudiants. Nous entrons dans le jardin, et n’arrivons plus à ressortir. Nous tournicotons un bon moment. Enfin, quelqu’un trouve la sortie et nous continuons la promenade.

Nous arrivons enfin au Engelbecken, le bassin de l’ange, qui se trouve devant l’Eglise Saint Michel. Ici, en toute simplicité, Barth, imagine le Taj Mahal version berlinoise ; il doit y avoir des bains publics, des statues d’éléphants, des palmiers. Trop dénudé, disent les paroissiens de Saint Michel. Bataille. Puis le krack de 1929 règle la question : une seule statue de Bouddha sera réalisée, faute de moyens.

Mais on parle aussi du bassin pour une raison moins drôle. C’est ici, au printemps 1921, que la police berlinoise retrouve chaque jour un morceau de corps féminin : bras, tête ou jambe. Ces crimes ont été commis par un meurtrier en série, Carl Grossmann, qui piégeait les jeunes femmes fraîchement débarquées à Berlin pour y trouver du travail. Si les temps n’étaient pas si anxiogènes, je raconterais ici toutes les horreurs de ce monstre. Mais je me contenterais de dire que la police lui imputa plus de 100 crimes et qu’il n’en avoua que 3. Et qu’on n’a pas retrouvé beaucoup de corps entiers. Et que Grossmann tenait un stand de saucisses à la gare de Schlessige.

Sur ce, nous allons manger au Kaiser Kuchen, l’empereur des gâteaux, maison fondée en 1866 qui servait ses divines pâtisseries dans les ballons dirigeables ralliant New York à Berlin. Ce qui est beaucoup plus chic que la brioche chimique sous vide servie par Easyjet.

Partis de la révolution industrielle, nous arrivons au 20ème siècle. La Kopenickstrasse abrite un Wagenburg (Château de wagons ?) : un campement de caravanes. C’est l’idée très berlinoise d’occuper les lieux et de créer un mode de vie différent. Trop anarchique, dit le sénat de Berlin qui en démantela pas mal, dont celui de la Postdamerplatz. Négociation. Si les occupants se sont installés avant 1994, c’est légal. Longtemps mal vus des voisins, les Wagenburg présentent aujourd’hui un avantage certain : ils empêchent les loyers de grimper trop vite.

Enfin, nous arrivons depuis une cabane de bois adossée à un arbre, au beau milieu d’un carrefour. En 1983, Osman Kalin repère une absurdité topographique : un triangle de terrain proche du mur est inoccupé. Il installe une petite cabane et plante des choux et des tournesols. Qui dépassent le mur. Trop haut, disent les policiers Est-allemands, qui coupent les fleurs. A la chute du mur, il rehausse sa maison d’un étage. Menacé d’expropriation en 2000, il est défendu par un collectif d’habitants du quartier et se voir attribuer une adresse absurdement poétique : le 0 sur Bethaniendamm à Kreuzberg.

Si vous venez à Berlin, où choisirez vous d’habiter ? Une cabane, un village de roulottes, un béguinage, un immeuble bourgeois ? Nulle part ailleurs, une si grande liberté.

*L’ancien quartier de Kopenick avait été rebaptisé en 1802 du nom de l’épouse de l’empereur François Guillaume III, adorée des Berlinois. Le nom a aujourd’hui disparu mais cela prouve bien que les Louise, malgré leur caractère parfois éruptif, sont infiniment aimables.

** l’excellent groupe photo de l’excellente association Berlin Accueil

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