Du coté de chez Swann et du coté de Tiergarten

Je pars pour visiter une galerie, dans cet élan propre à la découverte d’un lieu nouveau, dont on a entendu parler, qu’on imagine et qui va bientôt se confronter à la réalité. La galerie est à voir, originale, décalée, brute de décoffrage, berlinoise en diable. Déception ou coup de cœur? Je pédale jusqu’à Torstrasse, après un bref coup d’œil à la carte. J’y suis. Fermé. Le petit panneau sur la porte m’apprend qu’il faut prendre rendez-vous. Tant pis, je reprend mon vélo.

Une galerie (et oui ! )

C’est à ce moment là que cela s’est produit. Un basculement, dont je ne prends conscience qu’après coup, mais qui modifie ce célèbre ordre des choses dont vous avez peut-être entendu parler. Je sais comment rentrer à la maison. Sans réfléchir, sans carte. En ouvrant la chaîne autour de ma roue avant, geste rendu automatique par une pratique plus que quotidienne, je décide d’éviter l’Oranienburgerstrasse car les rails de tram et les éternels chantiers de la rue rendent la circulation malcommode. Plutôt passer devant le cimetière des Huguenots de la Chausseestrasse. Je laisse la Friedrichstrasse, la rue des Galeries Lafayette, à main gauche, puis je prends Invalidenstrasse vers le musée de la gare de Hambourg où je me suis baignée dans la couleur. Entre les voitures de taxi beiges, je passe sous la gare centrale et je frissonne en repensant à la pluie froide qui m’a avait trempé jusqu’aux os la dernière fois. Je passe la Spree. La chancellerie est bien rangée à sa place habituelle, en face du Reichtag. A partir de là, une ligne toute droite m’amène directement au Philarmonique, de l’autre coté de Tiergarten, en passant devant les statues d’animaux de Rudolf Siemering. J’aime bien l’élan, que je salue. Puis c’est le Kulturforum, indemne de toute circulation automobile, je pique à gauche pour la Potsdamerstrasse.

« Penser à prendre des abricots séchés chez Harb pour le petit déjeuner, c’est trop bon. »

Dans le premier tome de la Recherche, Proust se souvient de ses étés d’enfance à Combray dans la maison de sa tante Léonie. Deux cotés, deux promenades possibles pour le petit Marcel, du coté de Guermantes et du coté de Méseglise. Chez nous, il y a le coté de Tiergarten pour aller manger des donuts, visiter les musées, courir à l’ombre sous les arbres, faire des achats et le coté de Rewe pour le marché, partir au boulot et au lycée, s’entraîner au Pilates ou se promener dans le parc de Gleisdreieck. Un dimanche de l’été dernier, j’étais partie voir le mémorial de Rosa Luxembourg. J’ai perdu le fil de la ballade, j’ai confondu le Landwerkanal et la Spree. J’étais complètement perdue quand j’ai débouché par hasard sur la Potsdamerstrasse, que j’ai mis un petit moment à reconnaître. Il est loin le temps où Berlin se déroulait devant moi comme une suite de lieux aléatoires, complètement disjoints les uns des autres. La ville est maintenant ordonnée selon des repères familiers et les souvenirs de sensations plus ou moins intenses.

du coté de Tiergarten et du coté de Rewe

Je connais ce sentiment, déjà éprouvé sous d’autres cieux. Je suis chez moi.

Plonger dans le grand bleu

C’est une idée farfelue qui traverse, un jour ou l’autre, tous les visiteurs de musée. Vous aussi vous l’avez eue. Et si je rentrais dans le tableau? Pour déjeuner sur l’herbe avec Manet. Pour parler chiffon avec la dentellière. Si elle relève la tête de son ouvrage, rien qu’une fois. Mais jamais encore je n’ai croisé son regard. Il manque à chaque fois un petit morceau de temps pour que nous nous rencontrions dans son monde ou dans le mien.

La dentellière, Johannes Vermeer, vers 1670

Mais j’ai de la chance. Ici, c’est pas comme ailleurs. Ici, au musée de la gare de Hambourg, qui se trouve à Berlin comme la gare de Lyon se trouve à Paris, j’ai enfin pu entrer dans la peinture. Plus exactement, c’est la peinture qui est venue à moi. Elle est sortie du cadre, s’est étalée sur les murs, a coulé sur le sol. Le bleu, le rouge, le vert, le jaune ont débordé dans la cour du musée et conquis les murs des bâtiments extérieurs. Les couleurs ont envahi l’espace urbain. Elle vont avancer encore pour colorer Berlin. Demain sera pigmenté.

Vers le fond du bâtiment, une immense structure aux couleurs vibrantes a surgi du sol écarlate. Les tonalités vivent éclatent en trois dimensions. Une légère euphorie s’empare de moi. Sous mon masque, l’indigo, le cyan et le violet imbibent mon épiderme, je suis un caméléon dans un kaléidoscope.

Les visiteurs avancent médusés, la couleur de leur vêtements se mêlent à l’œuvre. Mes amies et moi sommes aussi dans la palette du peintre.

Dans l’annexe du musée, d’autres expositions se donnent à voir. C’est triste, un monde gris et uniforme.

Retour dans la matrice des couleurs qui battent une pulsation à la mesure de mon cœur. Des enfants se couchent sur le sol. Je fais pareil.

Plonger dans le grand bleu, le grand vert, le grand rose

Katharina Grosse – It wasn’t us – 14.06.2020 bis 10.01.2021
Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart – Berlin

Berlin plage

La plage est desservie par le métro. Si on part de la Potsdamerstrasse (le centre de Berlin), il faut prendre la ligne 1 du S-Bahn et descendre à Schlachtensee. L’arrêt est accessible en 20 minutes avec un ticket au tarif de base. Le lac est dans la même zone que le Reichtag, Alexander Platz et l’île aux musées. La plage est dans Berlin.

Mais c’est la campagne. Sur les rives du lac, de belles villas sont cachées par de grands arbres et un petit chemin permet d’atteindre la plage idéale. Le sentier est parfaitement aménagé, poubelles, toilettes et bancs. Des panneaux de signalisation apostrophent directement les citoyens, les Berliner et les Berlinerin, et demandent de ne pas déranger la faune qui vit là. Une autre signale que protéger l’eau est notre mission.«Wasser ist unser Auftrag». Nous croisons des promeneurs et des sportifs qui s’entraînent à la course à pied. Ça y est nous y sommes. C’est une toute petite crique de sable gris au milieu des roseaux. Parfait.

Des bancs de petits poissons nagent dans l’eau limpide, une maman canard est suivie par son rejeton qui n’arrête pas de vociférer. Un canard ado ? Il fait déjà chaud, l’eau n’est même pas froide. La baignade est un moment de pur délice, l’eau, le ciel : je nage dans l’azur. Je sors de l’eau en même temps qu’un tout-nu, sa compagne se laisse sécher au soleil, debout dans le plus simple appareil. Personne ne les calcule. A l’autre bout des coutumes vestimentaires, une baigneuse porte un maillot une pièce, une casquette et une toute petite pochette en plastique étanche qui lui permet de nager avec son porte monnaie. Renseignement pris, elle l’a acheté sur la toile et en est parfaitement satisfaite.

La foule commence à arriver, l’eau se couvre d’embarcations diverses. Nous sommes parties tôt et je travaille cet après midi, il est temps de rentrer. Retour par l’autre coté du lac, plus aménagé, nous croisons des cyclistes, toujours des coureurs et des familles avec enfants, vivres et bouée en plastique en forme de licorne. En se rapprochant de Mexico Platz, il y a l’inévitable Biergarten et, chouette surprise, une petite librairie où déniche un livre sur l’immensément belle Romy Schneider. La journée commence décidément très bien.

Dans le métro du retour, où le port du masque et de quelques vêtements est obligatoire, je repense à cette Freikörperkultur ou FKK, littéralement la culture du corps libre. C’est ce mouvement qui explique que j’ai déjà vu des gens complètement à poil pour un bain de soleil dans Tiergarten, à 500 mètres de la porte de Brandebourg. Imaginez vous la même chose sur le Champ de Mars ? La FKK date de la fin du 19ème siècle et vient de la Lebensreform, ces mouvements sociaux nés en Allemagne et en Suisse qui prônent le respect de l’environnement contre le matérialisme et l’industrialisation. Les nazis ont interdit, bien sûr, toutes les associations relevant de la FKK. Le culte du corps devait être völkisch, du peuple, beau mot dévoyé par l’idéologie nazie. Aujourd’hui ses adeptes adoptent un mode de vie naturel, mangent bio et ne s’achètent pas de vêtements cousus par des enfants dans une usine du Sud Est asiatique. Plutôt visionnaires donc, les premiers tous-nus.

A Sans Souci, mais sans chichis

En partant de Berlin, pour aller à Potsdam, la capitale du Brandebourg, on peut passer sous la porte du même nom. Sinon, il y a le train. La vielle cité n’a pas souffert des bombardements et nous nous promenons dans le quartier historique avant d’entrer dans le parc de Sans Souci, le château d’été de Frédéric II de Prusse.

Le parc est immense, l’air est doux et le ciel d’un bleu étincelant. On dirait le sud. Le château construit en 1747 est une «maison de plaisance», comme l’appelait Frédéric. C’est une résidence d’été pour fuir Berlin, son épouse et la cour. Ce n’est pas Versailles, ce n’est pas un bungalow de plage non plus. C’est un exquis petit château rococo qui surplombe des jardins suspendus plantés de vigne. Les statues de marbre sont de Pigalle (Jean Baptiste, le sculpteur né en 1714), le souverain étant raide dingue du royaume de France, de son roi-soleil et de sa langue.

Dix ans après le château, Frédéric commande à Heymüller un pavillon pour boire le thé. C’est une rotonde entourée de statues grandeur nature qui représentent des musiciens chinois, enfin qui représentent l’idée que les prussiens se faisaient des Chinois au 18ème siècle. C’est tellement beau, c’est l’endroit idéal pour lire, rêver, jouer de la musique ou parler avec quelques amis.

Des amis, le roi en avaient quelques uns : Voltaire a cru compter parmi eux. Invité à Sans Souci en 1750, il en partira 3 ans plus tard, humilié de n’être qu’un chambellan chargé de corriger les vers du roi-philosophe. Car le roi se piquait de littérature et a rédigé beaucoup d’écrits dans la langue de Molière. Remarquable quand on songe que son père, le roi Sergent, avait banni de son éducation la musique, les arts, la littérature et la danse. Son conseil au jeune Prince : «Attache toi au réel. Aie une bonne armée et de l’argent ». Mais il confia son fils à deux huguenots français, qui lui apprirent le latin et le français en cachette. Frédéric devint le protecteur des arts et le monarque éclairé qu’il rêvait d’être. Dans les faits, il s’est surtout attaché à agrandir son royaume de Prusse, en guerroyant contre ses voisins. Rien de neuf sous le soleil des monarchies. Mais il se pensait comme « le premier serviteur de l’état » et affirmait que « chacun doit pouvoir trouver le salut comme il le désire ». A la fin de sa vie, son peuple le surnommait affectueusement « le vieux Fritz ».

Frédéric par Antoine Pesne

Il mourut en 1786 en laissant des consignes précises pour son enterrement. Ce serait « à Sans souci, sans splendeur, sans pompe et de nuit ». Vœu exaucé 205 ans après sa mort, après que sa dépouille ait successivement séjourné dans l’église de la garnison de Potsdam (décision de son successeur), dans un bunker (décision des Nazis), dans l’université protestante de Marbourg (décision de l’armée américaine) puis dans le château des Hohenzollern près de Stuttgart (décision de sa famille). En 1991, il est enfin inhumé sur la terrasse de son château, à coté de ses lévriers adorés qu’il appelait ses « Marquises de Pompadour » ce qui montre que son admiration pour la France n’était pas exempte d’une certaine ironie. Ses dernières volontés laissent le sentiment d’une solitude glaçante. Peut-être qu’Hans Herman von Katte lui manquait encore. Cet ami, avec qui il tenta à 18 ans de gagner l’Angleterre pour fuir son père, lui était très cher. Mais l’échappée belle échoua. Von Katte est exécuté sous les yeux de Frédéric, sur ordre du roi Sergent. Il n’eut alors d’autre possibilité que de devenir roi. Malgré lui ? Mais là, j’interprète, comme Heymüller avec les musiciens chinois.

https://www.museumsportal-berlin.de/fr/musees/chinesisches-haus-im-park-sanssouci/

https://www.potsdam-sanssouci.com/schloss-sanssouci/

Hambourg, ville libre ?

J’ai voulu voir Hambourg, alors, samedi matin, on est parties voir Hambourg. Port situé à plus de 100 km de la mer, capitale des médias allemands, l’opulente ville-état compte plus de ponts que Venise. Et partage avec la Sérénissime le goût de la liberté. Ville souveraine de la confédération germanique, elle adhère à l’Empire Allemand en 1871. Dynamique, riche, fêtarde et créative, la séduisante cité nous attend. Masquées mais sans cape, nous mettons le cap plein nord. Après deux heures à grande vitesse dans une campagne verte et plate, nous nous jetons dans les rues pour boire un café en terrasse.

Premier troquet fermé. Deuxième troquet fermé. Le ciel est gris et les rues désertes. Pas un chat. Mais quelques poissons. Un pécheur jette sa cane à pêche dans l’eau depuis un trottoir en pleine ville. Sinon c’est, comment dire, plutôt calme. Devant l’hôtel de Ville, des gens dessinent des petits ronds avec des craies sur le grand parvis. Chouette, une performance d’un collectif d’artistes. J’interroge un gars qui me dit que non, c’est pour une manifestation covid-compatible. Ces optimistes réclament le transfert de mille réfugiés des camps grecs vers la ville hanséatique. Bon, des citoyens généreux, c’est un peu comme un rayon de soleil, non? Requinquées, après une grande ballade dans le quartier des entrepôts, la Speicherstadt, et vers l’opéra posé sur l’Elbe, on décide de manger un Hamburger à Hambourg, vu qu’on a déjà mangé un Berliner* à Berlin.

Le déjeuner ralentit un peu notre allure et l’après-midi, nous déambulons dans les rues au pas de la Manu**, comme on dit à Saint-Etienne, une autre ville industrielle située un peu plus au sud. Nous remarquons une forte présence policière et au loin, une autre manifestation. De l’intérieur de l’église Saint Nicolas dont il ne reste que les murs, nous pouvoir voir le vol stationnaire d’un hélicoptère. Bigre. Un petit thé? Le serveur masqué est tout content de voir ses deux seules clientes de l’après midi. Il nous demande de remplir une petite fiche avec nos noms, prénoms, adresses pour nous recontacter en cas de contamination. L’ambiance n’est décidément pas festive et en fin de journée, nous nous replions vers l’hôtel. Il est situé sur le Reeperband, le boulevard Pigalle de la ville, lui aussi sagement désert. Programme: soupe miso devant un championnat de fléchettes diffusé à la télé. Si vous avez du mal à vous endormir, on vous le conseille.

Le lendemain, enfin, c’est plus gai, on va jusqu’au Fischmarkt (marché aux poissons). Le port est gigantesque, les bâtiments de briques et de verre qui font face à l’estuaire abritent des agences de pub, des éditeurs, des designers et montrent une richesse sans ostentation. Un petit bateau avec un orchestre à son bord joue pour les passants sur le quai. On applaudit et les notes se perdent au loin. Dans le clocher de l’église Saint Michel, de l’autre coté du temps, nous admirons le mécanisme géant qui fait bouger les aiguilles de l’horloge. Le bruit du déplacement de l’aiguille des secondes est le même que celui de la pendule du salon de votre Tonton, mais en beaucoup plus fort . Nous traversons le tunnel sous l’Elbe, pour resurgir sur l’autre rive. Le long de l’Alster, de beaux immeubles bourgeois et un bassin qui accueille les régates des Very Important Hambourgeois chaque mercredi. A la Kunsthalle, le musée des Beaux Arts, je tombe sur un tableau de Marx Ernst d’une beauté renversante.

Manif

C’est la fin de la journée, retour vers Berlin à toute allure et sous une pluie battante. Mon écran me renseigne : samedi la police a dispersé au canon à eau des manifestants qui protestaient contre les mesures sanitaires. Motif: non respect des distances de sécurité. Normal, me direz-vous, ils manifestaient contre. Est-ce que la sécurité s’oppose toujours à la liberté? Le philosophe Spinoza*** pense que «la vertu nécessaire à l’état est la sécurité». Pour exister, un état doit durer et donc préserver les citoyens d’un risque délétère qui les empêcheraient de penser. Car, selon lui, la liberté est le fait de vivre selon la raison. Mais à quoi sert la raison si on est seul? L’atomisation des sujets dans une forme dégradée de sociabilité qui coupe les citoyens les uns des autres est un danger bien plus immédiat. «Marcher dans la rue avec la consigne de ne pas sortir de son intériorité mène droit au repli sur soi et à la violence»****. Le besoin de sensations, d’émotions, de communion n’est pas empêché par les gestes barrières. N’en déplaise aux manifestants de la ville de Hambourg, être libre n’est pas une question de distance de sécurité.

Ein schoner Morgen (1965)

*Berliner (à manger) : beignet fourré à la confiture

**le pas de la Manu : expression qui décrit le trajet des ouvriers de la Manufacture des Armes de Saint Etienne quand ils se rendaient au boulot. Certains témoins affirment que leur allure était modérée

*** France Culture – Les chemins de la philosophie – Spinoza – la vertu de l’état c’est la sécurité https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/quatre-malentendus-spinozistes-24-la-vertu-de-letat-cest-la-securite

**** Elle n°3882 – 15 mai 2020 – Des désirs de liberté fourmillent un peu partout – Michael Foessel.

Bien sûr, ce n’est pas la Seine

Ce n’est pas le bois de Vincennes. Mais c’est bien joli tout de même, l’urbanhaffen. Fraîchement déconfinée, je me ballade le nez au vent mais respectueuse des distances de sécurité. En cette belle journée de mai, beaucoup de citadins flânent comme moi le long du canal et vers l’ancien port qui sert aujourd’hui de bassin aux cygnes et aux canards. La mélancolie douce de ces quais m’en rappelle d’autres. Pas de bouquinistes en vue. La chanson de Barbara entame sa petite ritournelle dans ma tête.

C’est un jour de printemps, un peu gris. Le soleil voilé éclaire des façades un peu ternes. On n’est pas à Barcelone. C’est juste un jour à Berlin quand les châtaigniers sont en fleur. Il y a deux copines qui courent tout en papotant, leur foulée rythmée par leur cheveux attachés en queues de cheval qui se balancent comme des pendules. Une maman a coiffé son bébé d’un chouette petit chapeau rouge à poids roses. Un pépé s’est assis sur un pliant en toile, il a lancé sa cane à pêche dans le canal et il attend. Des chiens promènent leurs maîtres. Un groupe d’ado fait du sport, des amis bullent au bord de l’eau. Tout est calme.

Je bois un truc de bobo, un jus d’orange-carottes-gingembre, et j’achète un savon dans une petite boutique. Il sent divinement bon ; je lis sur l’étiquette qu’il vient de Marseille. Difficile ici d’imaginer qu’il n’y a pas deux semaines, il était strictement interdit de se promener sur le vieux port, et sur la Canebière. Et sur les Champs. Ici, les gens font tranquillement la queue devant le magasin de vélo, des passants portent un masque, d’autres non: il n’est obligatoire que dans les magasins. Les terrasses sont moins bondées que d’habitude. Rien d’inquiétant, rien d’extraordinaire. Bon, je suis en train de lire un panneau commémoratif devant ce qui reste d’une synagogue détruite en 1938 quand un gars qui porte une minijupe en vichy sur ses gambettes poilues me dépasse d’une démarche décidée. Berlin, quand même.

En rentrant, je fais quelques courses dans une épicerie croquignolette et j’attends sagement à deux mètres de la caisse pour payer mon Vollkornbrot*, quand trois petites blondinettes rentrent en se bousculant, se ruent sur le chocolat et déposent leur emplettes sur le comptoir. Leur mère s’excuse, je dis pas grave, pas grave. Les enfants ce sont les mêmes, à Berlin, à Paris et à Göttingen. Bon ça, je ne l’ai pas dit, car le masque ne favorise pas des masses la convivialité, il faut bien l’avouer.

Le savon, le jus vitaminé, le pépé qui pêche, je suis dans un îlot de prospérité et de sécurité. Dans un océan d’incertitudes. L’info vous a peut être échappée mais le 7 mai dernier, un quarteron de juges de la Cour Constitutionnelle allemande, sise à Karlsruhe, a rendu un arrêté qui remet en cause les activités de la Banque Centrale Européenne et la légitimité de la Cour Européenne de Justice. Aujourd’hui, alors qu’une récession gigantesque s’annonce et que des forces nationalistes tentent de briser les traités d’union, c’est comme jeter une allumette dans un bidon d’essence. Les pays du Nord, dont l’Allemagne, ont toujours été farouchement opposés à idée d’un endettement commun. Paris et les pays du Sud soutiennent l’idée d’un fond de reconstruction. La chancelière, pragmatique comme toujours, a compris le danger et complètement changé de discours pour se rapprocher du président Macron.

Angela, c’est pas comme Barbara, elle n’est pas trop dans l’émotion quand elle est face à un public. On a pu lui reprocher sa froideur, au début de la pandémie. Mais dans son discours du 18 mai, les mots étaient simples et clairs. «Le moment est venu de se battre. L’Allemagne et la France se battent pour l’idée européenne». Elle doit maintenant convaincre les autres « nordiques ». Quand Barbara a composé sa chanson, les allemands avaient besoin de l’Europe. Aujourd’hui c’est l’inverse.

*Vollkornbrot : pain noir qui a la forme d’un pain de mie chez nous

Göttingen, par Barbara, 1964

Edito du monde sur le discours d’Angela Merkel du 18 mai ici

Evolution

D’abord, c’est le chaos. Dans les premiers instants qui suivent l’explosion du sac, d’incessantes collisions entre les particules de carton répandent une énergie fulgurante. Puis l’immobilité est glaciale. Le magma originel fusionne toutes les pièces dans une soupe indistincte. Le temps n’existe pas encore. Peu à peu des forces primordiales isolent les éléments de même couleur. Des galaxies s’enroulent sur elles mêmes et s’éloignent lentement les unes des autres. L’expansion de la matière colonise l’espace disponible, la table du salon, puis la table basse, puis toutes les tables.

C’est le hasard qui provoque la première mutation. Deux minuscules morceaux situés l’un à coté de l’autre se connectent. Sur le canapé, il ouvre un œil.

Il a mangé, il a dormi, il a regardé ses écrans. La curiosité le pousse à jouer avec les morceaux. Le temps commence à s’écouler. D’abord, c’est la démarche essai-erreur, répétée dix fois, cent fois, mille fois. Chaque emboîtement provoque le frisson inédit d’une émotion enfouie dans des plis de son cortex. Une pièce avec un bord rectiligne. Encore une pièce. Le petit bruit – minuscule- encore une fois. Comme le jeune Pythagore qui trace un triangle dans le sable doré d’une plage grecque, il invente la géométrie. Les bords se rejoignent. Ils contiennent tous les possibles dans une surface finie. L’ordre est un futur envisageable.

L’œil, le cerveau, les mains. Partir d’une tache de couleur et puis la faire grandir, comme on plante une graine. Recréer le monde à partir d’un brin d’herbe, de l’éclat d’une vague, du reflet du soleil sur la pierre. Rien n’est acquis cependant et la progression demeure erratique. Les détails de la photo sur la boite ne sont plus reconnaissables une fois éclatés, découpés, perdus dans la masse. Les repères se brouillent et se confondent à passer sans cesse du global au morcelé, du but à la tentative. Le moment ne ressemble à rien de connu, c’est un basculement. L’homo puzzliens est apparu au début du 21ème siècle.

Les progrès rythment les mornes journées étirées à l’infini. Il invite ses coconfinés à jouer avec lui. Les avancées sont les seuls événements remarquables dans la suite des heures semblables aux heures. Il célèbre les réussites dans la cuisine et sur le Grand Réseau. De nouveau, des discussions et des rires dans la maison. Le bonheur est à portée de main. Mais le puzzle est difficile à finir.

Il établit des plannings pour assembler plus vite. Des stratégies sont mises au point, des protocoles validés, des normes édictées. Des tensions éclatent, ça et là pour l’accès aux morceaux. Rien de grave. Sur le Grand Réseau, des théories circulent sur un puzzle gigantesque qui les contiendrait tous. Toutes les parties familiales sont une partie du tout. Il faut industrialiser l’assemblage, c’est la seule voie possible.

Il rassemble un groupe d’experts sur le Grand Réseau. Une fois le puzzle global assemblé nous serions tous sauvés. Il lance une consultation via les écrans et la population se prononce favorablement, les gouvernements nationaux sont dissous. Le Grand Puzzle se réunit par téléconférence et édicte de nouvelles lois mondiales. L’assemblage devient obligatoire à partir de 13 ans. Des preuves irréfutables sont diffusées sur le Grand Réseau : longtemps pris pour une représentation du réel, le Puzzle contient le réel. Le Puzzle est le réel. Le Grand Puzzle est son représentant. Il faut finir au plus vite. Le Grand Puzzle décide des mariages et des naissances pour que les assembleurs améliorent leur capacités. Toute dissidence est sévèrement punie, pas de puzzle pour les ennemis du Puzzle.

A l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes en 50 après GP*, toute la planète est occupée à finir le Grand Puzzle. Toute? Non, un village peuplé d’irréductibles Gaulois…

GP * Grand Puzzle

Ce petit texte est e-paru dans le numéro 6 de l’aimable revue Réticule  reticule.fr 

Des mots sur le mur

D’abord c’est un américain. Kennedy, le beau gosse, est à la mairie de Schoenberg en juin 1963. Le mur vient d’être construit, il sépare les amants, les familles, la ville et le monde tout entier. D’un coté la liberté, de l’autre la prison. Simple comme une ligne entre le blanc et le noir. Que dit JFK? Que personne n’est libre si un seul homme est enchaîné. Que nous sommes tous des citoyens de cette ville-frontière. Il ne le dit pas mais il est là parce que la guerre continue sous un autre nom. Il dit que l’ennemi, c’est le communisme. Il dit que les Berlinois sont sur le front, qu’ils doivent tenir. Ils tiendront.

Kennedy arrive à l’hôtel de Ville ou il va prononcer son discours, « Ich bin ein Berliner » – Photo Rolf Goetze / Stadtmuseum berlin

Puis c’est un Allemand qui parle aux Allemands, le 8 mai 1985. Depuis 40 ans, le jour de la capitulation du Reich est le jour de la défaite. Au printemps 1945, les armées alliées sont sur l’Elbe, à 130 km de Berlin qu’elles peuvent atteindre en deux jours. Mais Roosevelt fait confiance à Staline. L’Union Soviétique a immensément contribué à l’effort de guerre et essuyé des pertes effarantes. A elle la prise de Berlin. Alors les GI s’arrêtent au bord du fleuve et le 2 mai 1945, c’est l’Armée Rouge qui entre la capitale du Führer. Pire qu’une défaite, c’est un massacre. Crimes, viols, destruction de la ville, les Berlinoises et les Berlinois sont les victimes expiatoires de la violence sans nom qu’ils ont eux même déclenchés quatre ans auparavant. Ainsi vont les guerres.

Ce que dit le président Richard von Weizsäcker ce jour là, c’est une révolution. Le 8 mai est le jour de la libération, Tag der Befreiung. Le jour où les Allemands ont été libérés du nazisme. Libérés par leurs ennemis, dans le sang, malgré eux. Mais libérés. Weizsäcker n’exonère pas son pays de la responsabilité de la guerre. Pour lui, l’avènement du III Reich, «Ce n’est pas parce qu’il y avait trop de nazis, c’est parce qu’il n’y avait pas assez de démocrates». Il dit « regardons la vérité en face ». Et c’est ce que vont faire les allemands.

A Bonn, le président allemand appelle à célébrer le 8 mai comme le jour de la libération, photo Egon Steiner / dpa

Les mots s’envolent, le mur est toujours là.

Un autre américain, Reagan le cow-boy, parle devant la porte de Brandebourg, en juin 1987. Les enfants vietnamiens qui courent sous les bombes au Napalm, les opérations de la CIA en Amérique Latine, on est plus trop sûr que le camp de la liberté soit le camp de la liberté. Pourtant dans la ville coupée en deux, l’ennemi reste le même. Le système soviétique est en train de s’effondrer sur lui même, mais les Berlinois vivent toujours de chaque coté d’un fil barbelé. Reagan s’adresse à l’autre camp «Monsieur Gorbatchev, faites tomber ce mur». Le mur tombera.

Reagan devant le mur, photo dieWelt.de

Pas de grand discours cette nuit là, juste une réponse hésitante, deux petits mots presque bafouillés sur une radio un soir de l’hiver 1989. Ab sofort, dès maintenant. Quelques instants après, les gardes laissent passer les milliers de berlinois qui se pressent aux postes frontières. La question posée était « quand la frontière sera-elle ouverte à Berlin ? »

Pour la première fois en 2020, enfin, le 8 mai était un jour férié à Berlin. Si vous êtes français, ce concept ne vous est pas étranger. Loin des polémiques mémorielles, il permet à pas mal de nos concitoyens de passer quelques belles journées de mai en vadrouille, camping en Ardèche, baignade sur une plage bretonne ou pique nique au bord de la Loire. Douce France. Un jour de liberté pour se souvenir, mais avec le pastis au frais, du fromage dans la glacière et les boules de pétanque dans le coffre.

C’est tout ce qu’on souhaitait aux Berlinois, une mémoire apaisée, un jour de liesse ou de farniente, comme il leur plairait de choisir. Étaient invités de toute l’Europe des jeunes gens « dont les parents étaient des ennemis et qui sont les amis d’aujourd’hui ». Pour Steinmeier, le président, « le 8 mai 1945, l’Allemagne était seule ». La promesse de l’armistice « Plus jamais » veut dire que l’Allemagne ne doit plus jamais être seule. Un beau discours devant quatre officiels assis à 5 mètres les uns des autres. Pour la fête, c’est encore raté.

Image tirée de la vidéo du discours du président Steinmeier, sur ZDF.de

Restent les mots, plus que jamais nécessaires. Car l’ennemi n’a pas tout à fait disparu, il circule encore dans la ville. Ce n’est pas un virus, ce n’est plus le communisme, mais des résurgences ça et là de la bête immonde. Elle prend cette fois la forme de manifestations contre les mesures de distanciations sociales qui sont instrumentalisées par l’extrême droite allemande, l’Afd. Pour trinquer dans la rue à la libération de l’Allemagne, dans cette ville où le mur n’est plus là, mais où, comme certains membres amputés, il fait encore mal, il faudra revenir à Berlin. L’an prochain ?

Discours du président Weizsäcker, le 8 mai 1985, avec la traduction en français ici

Discours du président Steinmeier, le 8 mai 2020 ici

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