Hambourg, ville libre ?

J’ai voulu voir Hambourg, alors, samedi matin, on est parties voir Hambourg. Port situé à plus de 100 km de la mer, capitale des médias allemands, l’opulente ville-état compte plus de ponts que Venise. Et partage avec la Sérénissime le goût de la liberté. Ville souveraine de la confédération germanique, elle adhère à l’Empire Allemand en 1871. Dynamique, riche, fêtarde et créative, la séduisante cité nous attend. Masquées mais sans cape, nous mettons le cap plein nord. Après deux heures à grande vitesse dans une campagne verte et plate, nous nous jetons dans les rues pour boire un café en terrasse.

Premier troquet fermé. Deuxième troquet fermé. Le ciel est gris et les rues désertes. Pas un chat. Mais quelques poissons. Un pécheur jette sa cane à pêche dans l’eau depuis un trottoir en pleine ville. Sinon c’est, comment dire, plutôt calme. Devant l’hôtel de Ville, des gens dessinent des petits ronds avec des craies sur le grand parvis. Chouette, une performance d’un collectif d’artistes. J’interroge un gars qui me dit que non, c’est pour une manifestation covid-compatible. Ces optimistes réclament le transfert de mille réfugiés des camps grecs vers la ville hanséatique. Bon, des citoyens généreux, c’est un peu comme un rayon de soleil, non? Requinquées, après une grande ballade dans le quartier des entrepôts, la Speicherstadt, et vers l’opéra posé sur l’Elbe, on décide de manger un Hamburger à Hambourg, vu qu’on a déjà mangé un Berliner* à Berlin.

Le déjeuner ralentit un peu notre allure et l’après-midi, nous déambulons dans les rues au pas de la Manu**, comme on dit à Saint-Etienne, une autre ville industrielle située un peu plus au sud. Nous remarquons une forte présence policière et au loin, une autre manifestation. De l’intérieur de l’église Saint Nicolas dont il ne reste que les murs, nous pouvoir voir le vol stationnaire d’un hélicoptère. Bigre. Un petit thé? Le serveur masqué est tout content de voir ses deux seules clientes de l’après midi. Il nous demande de remplir une petite fiche avec nos noms, prénoms, adresses pour nous recontacter en cas de contamination. L’ambiance n’est décidément pas festive et en fin de journée, nous nous replions vers l’hôtel. Il est situé sur le Reeperband, le boulevard Pigalle de la ville, lui aussi sagement désert. Programme: soupe miso devant un championnat de fléchettes diffusé à la télé. Si vous avez du mal à vous endormir, on vous le conseille.

Le lendemain, enfin, c’est plus gai, on va jusqu’au Fischmarkt (marché aux poissons). Le port est gigantesque, les bâtiments de briques et de verre qui font face à l’estuaire abritent des agences de pub, des éditeurs, des designers et montrent une richesse sans ostentation. Un petit bateau avec un orchestre à son bord joue pour les passants sur le quai. On applaudit et les notes se perdent au loin. Dans le clocher de l’église Saint Michel, de l’autre coté du temps, nous admirons le mécanisme géant qui fait bouger les aiguilles de l’horloge. Le bruit du déplacement de l’aiguille des secondes est le même que celui de la pendule du salon de votre Tonton, mais en beaucoup plus fort . Nous traversons le tunnel sous l’Elbe, pour resurgir sur l’autre rive. Le long de l’Alster, de beaux immeubles bourgeois et un bassin qui accueille les régates des Very Important Hambourgeois chaque mercredi. A la Kunsthalle, le musée des Beaux Arts, je tombe sur un tableau de Marx Ernst d’une beauté renversante.

Manif

C’est la fin de la journée, retour vers Berlin à toute allure et sous une pluie battante. Mon écran me renseigne : samedi la police a dispersé au canon à eau des manifestants qui protestaient contre les mesures sanitaires. Motif: non respect des distances de sécurité. Normal, me direz-vous, ils manifestaient contre. Est-ce que la sécurité s’oppose toujours à la liberté? Le philosophe Spinoza*** pense que «la vertu nécessaire à l’état est la sécurité». Pour exister, un état doit durer et donc préserver les citoyens d’un risque délétère qui les empêcheraient de penser. Car, selon lui, la liberté est le fait de vivre selon la raison. Mais à quoi sert la raison si on est seul? L’atomisation des sujets dans une forme dégradée de sociabilité qui coupe les citoyens les uns des autres est un danger bien plus immédiat. «Marcher dans la rue avec la consigne de ne pas sortir de son intériorité mène droit au repli sur soi et à la violence»****. Le besoin de sensations, d’émotions, de communion n’est pas empêché par les gestes barrières. N’en déplaise aux manifestants de la ville de Hambourg, être libre n’est pas une question de distance de sécurité.

Ein schoner Morgen (1965)

*Berliner (à manger) : beignet fourré à la confiture

**le pas de la Manu : expression qui décrit le trajet des ouvriers de la Manufacture des Armes de Saint Etienne quand ils se rendaient au boulot. Certains témoins affirment que leur allure était modérée

*** France Culture – Les chemins de la philosophie – Spinoza – la vertu de l’état c’est la sécurité https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/quatre-malentendus-spinozistes-24-la-vertu-de-letat-cest-la-securite

**** Elle n°3882 – 15 mai 2020 – Des désirs de liberté fourmillent un peu partout – Michael Foessel.

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