Bien sûr, ce n’est pas la Seine

Ce n’est pas le bois de Vincennes. Mais c’est bien joli tout de même, l’urbanhaffen. Fraîchement déconfinée, je me ballade le nez au vent mais respectueuse des distances de sécurité. En cette belle journée de mai, beaucoup de citadins flânent comme moi le long du canal et vers l’ancien port qui sert aujourd’hui de bassin aux cygnes et aux canards. La mélancolie douce de ces quais m’en rappelle d’autres. Pas de bouquinistes en vue. La chanson de Barbara entame sa petite ritournelle dans ma tête.

C’est un jour de printemps, un peu gris. Le soleil voilé éclaire des façades un peu ternes. On n’est pas à Barcelone. C’est juste un jour à Berlin quand les châtaigniers sont en fleur. Il y a deux copines qui courent tout en papotant, leur foulée rythmée par leur cheveux attachés en queues de cheval qui se balancent comme des pendules. Une maman a coiffé son bébé d’un chouette petit chapeau rouge à poids roses. Un pépé s’est assis sur un pliant en toile, il a lancé sa cane à pêche dans le canal et il attend. Des chiens promènent leurs maîtres. Un groupe d’ado fait du sport, des amis bullent au bord de l’eau. Tout est calme.

Je bois un truc de bobo, un jus d’orange-carottes-gingembre, et j’achète un savon dans une petite boutique. Il sent divinement bon ; je lis sur l’étiquette qu’il vient de Marseille. Difficile ici d’imaginer qu’il n’y a pas deux semaines, il était strictement interdit de se promener sur le vieux port, et sur la Canebière. Et sur les Champs. Ici, les gens font tranquillement la queue devant le magasin de vélo, des passants portent un masque, d’autres non: il n’est obligatoire que dans les magasins. Les terrasses sont moins bondées que d’habitude. Rien d’inquiétant, rien d’extraordinaire. Bon, je suis en train de lire un panneau commémoratif devant ce qui reste d’une synagogue détruite en 1938 quand un gars qui porte une minijupe en vichy sur ses gambettes poilues me dépasse d’une démarche décidée. Berlin, quand même.

En rentrant, je fais quelques courses dans une épicerie croquignolette et j’attends sagement à deux mètres de la caisse pour payer mon Vollkornbrot*, quand trois petites blondinettes rentrent en se bousculant, se ruent sur le chocolat et déposent leur emplettes sur le comptoir. Leur mère s’excuse, je dis pas grave, pas grave. Les enfants ce sont les mêmes, à Berlin, à Paris et à Göttingen. Bon ça, je ne l’ai pas dit, car le masque ne favorise pas des masses la convivialité, il faut bien l’avouer.

Le savon, le jus vitaminé, le pépé qui pêche, je suis dans un îlot de prospérité et de sécurité. Dans un océan d’incertitudes. L’info vous a peut être échappée mais le 7 mai dernier, un quarteron de juges de la Cour Constitutionnelle allemande, sise à Karlsruhe, a rendu un arrêté qui remet en cause les activités de la Banque Centrale Européenne et la légitimité de la Cour Européenne de Justice. Aujourd’hui, alors qu’une récession gigantesque s’annonce et que des forces nationalistes tentent de briser les traités d’union, c’est comme jeter une allumette dans un bidon d’essence. Les pays du Nord, dont l’Allemagne, ont toujours été farouchement opposés à idée d’un endettement commun. Paris et les pays du Sud soutiennent l’idée d’un fond de reconstruction. La chancelière, pragmatique comme toujours, a compris le danger et complètement changé de discours pour se rapprocher du président Macron.

Angela, c’est pas comme Barbara, elle n’est pas trop dans l’émotion quand elle est face à un public. On a pu lui reprocher sa froideur, au début de la pandémie. Mais dans son discours du 18 mai, les mots étaient simples et clairs. «Le moment est venu de se battre. L’Allemagne et la France se battent pour l’idée européenne». Elle doit maintenant convaincre les autres « nordiques ». Quand Barbara a composé sa chanson, les allemands avaient besoin de l’Europe. Aujourd’hui c’est l’inverse.

*Vollkornbrot : pain noir qui a la forme d’un pain de mie chez nous

Göttingen, par Barbara, 1964

Edito du monde sur le discours d’Angela Merkel du 18 mai ici

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  2. Avatar de marylaureforgetdugaret

2 Comments

  1. Bonjour Marylaure,
    Claire m’avait donné l’adresse de ton blog..
    Et bien je dois te dire qu’il est très agréable à lire, un journal de la vie quotidienne, bien documenté et photographié, bien écrit..
    Bravo !
    Au plaisir de te revoir un de ces jours,
    Jean-Jacques

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