Paris-Berlin

La porte de Brandebourg est à Berlin ce que l’Arc de Triomphe est à Paris, les gilets jaunes en moins, mais c’est une autre histoire. C’est un des Friedrich Wilhelm (Louis chez les rois de Prusse), qui a demandé à l’architecte Carl Langhans d’embellir l’avenue de son château. En 1791 la porte est ouverte. En 1793 le quadrige de Johann Schadow est posé dessus. Le monument s’inspire du propylée de l’Acropole et le quadrige des chars d’Achille et d’Hector. C’est bien sûr la Victoire qui est aux commandes. Le roi est tellement content qu’il s’accorde le privilège exclusif de passer dessous. C’est comme entrer à cheval dans une église, ça vous pose un monarque. Mais comment font les autres pour entrer et sortir de la ville ? Mystère.

A ce moment de l’histoire intervient le petit Corse énervé que nous connaissons bien. Le 14 octobre 1806, l’armée prussienne est mise en déroute à Iéna. Et le 27 octobre de la même année, Napo fait son entrée dans Berlin en passant sous la chouette porte de Friedrich Wilhelm. Un tableau de Meynier exposé à Versailles le montre en héros pacificateur, acclamé par la foule. Dominique Vivant Denon l’accompagne et il en profite pour faire son marché. Le tout nouveau musée Napoléon (ex-palais du Louvre) est à remplir. Le quadrige rejoindra donc Paris avec le Martyr de Saint Pierre de Rubens pris à Cologne, la Vénus Médicis pris à Florence, et bien d’autres œuvres. A des fins de propagande, l’empire frappe des médailles avec la devise « Aux arts la victoire ». Les habitants de la capitale parlent du « voleur de chevaux de Berlin ». En histoire comme en architecture, tout est question de perspective.

ENTRÉE DE NAPOLÉON À BERLIN. 27 OCTOBRE 1806.
MEYNIER Charles (1763 – 1832) © Photo RMN-Grand Palais

Rentré à Paris, Denon expose les trophées dans son gigantesque musée, mais finit tout de même par manquer de place. Le quadrige est rangé dans les réserves. Pendant 20 ans, les villes et les états d’Europe réclament à la France le retour des prises de guerre. Réponse : non. Motif : ça déparerait les collections. Le premier conservateur du musée du Louvre rêve d’une exposition universelle des arts sur le bords de la Seine. Mais bientôt, comme le dit Victor, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Les forces coalisées entrent dans Paris en avril 1814, destituent l’empereur et rétablissent un Bourbon sur le trône du royaume de France. Les Berlinois, les Florentins respirent, comme toute l’Europe : les œuvres d’art vont enfin rentrer à la maison.

«Le voleur de chevaux de Berlin» – caricature du vol de Napoléon du Quadrige de la porte de Brandebourg. Gravure (vers 1813)• Crédits : Staatliche Museen zu Berlin, Kunstbibliothek / Knud Petersen

C’était sans compter la diplomatie. Louis XVIII est mou, son pouvoir est fragile, vider le Louvre risque de le rendre impopulaire. Les coalisés veulent le protéger pour asseoir un règne qui débute sous la menace permanente de ces révolutionnaires de Français. D’importantes négociations sur les frontières sont en cours. Alors les trésors qui sont au Louvre vont y rester. Denon est ravi et ne peut s’empêcher d’en rajouter une couche «les chefs d’œuvre des arts nous appartiennent désormais par des droits plus stables et plus sacrés que la victoire ». Autrement dit, on les a, on les garde.

Un accord secret est tout de même conclu entre le Roi de France et le Roi de Prusse ; les objets qui n’ont pas encore été montrés au public pourront être discrètement rendus. C’est Wilhelm von Humbolt qui fait sortir le quadrige de Paris en catimini et le ramène triomphalement à Berlin. La Victoire a parcouru en char deux fois la distance Paris-Berlin, soit deux mille kilomètres environ. Ben Hur n’a pas fait mieux.

Vexé par cette restitution, cet obstiné de Denon organise une grande exposition avec toutes les réserves pour contrer la décision royale. Mais le droit prévaudra, soutenu par la raison du plus fort. Après les 100 jours, Napoléon est battu définitivement. Pour la seconde fois, les forces coalisées occupent Paris en 1815. Cette fois ci, fini de rire. C’est le Feldmarschall Blücher, vainqueur de Waterloo qui traite la question des œuvres d’art. Et il se passe des diplomates. Denon chipote. Ce sont donc des soldats armés qui reprennent le martyr de Saint Pierre au Louvre pour le rapporter à Cologne, dans l’église où Rubens a été baptisé. De l’été à l’automne 1815, les italiens, les prussiens et les villes-états allemandes récupèrent leur dû. Denon ne s’en remet pas et parle de «la destruction du musée ».

Denon et Blücher : devinez qui est qui

Comme toujours à Berlin, ce qui s’est passé avant a une drôle de résonance avec ce qui se passe après. La Victoire n’est pas restée bien tranquille sur sa porte, le regard sur la ligne bleue des plaines du Brandebourg. Le quadrige a été détruit pendant la bataille de Berlin, en mai 1945. La porte elle même est très endommagée dans ce lieu où les combats entre l’Armée Rouge et les nazis ont été très violents. Du char, il ne reste qu’une tête de cheval, exposée dans le musée de l’Histoire Allemande d’Unter den Linden. C’est une copie qui a été remontée sur la porte. Des esprits chagrins pourraient dire que si elle était restée au Louvre, l’œuvre serait intacte et la Victoire aurait encore son char sans une seule rayure.

Loin de moi cette idée.

Mais quand même.

WILHELM UND ALEXANDER VON HUMBOLDT
November 2019 bis 19. April 2020 – © Deutsches Historisches Museum

Les Cours du Collège de France 1815 : Année zéro. L’Europe à l’heure des restitutions d’œuvres d’art (2/9) : Qu’est-ce que reprendre ?

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