Donaudampfschiffahrtsgesellschaftskapitänsmutze

Je répète : Donaudampfschiffahrtsgesellschaftskapitänsmutze, en un seul mot. Le retour à la ligne, c’est juste parce que l’espace pour le titre n’est pas assez grand.

Car, oui, votre blog préféré vous aide dans la vie de tous les jours. Et donc voilà le mot allemand à utiliser si vous voulez parler à votre neveu de la casquette du capitaine de la compagnie de bateaux à vapeur du Danube. En effet, lors de la réunion de création des langues européennes, le représentant germanique, un fou de Lego, a laissé les traits d’unions et autres petits mots de liaison à ses collègues. Il a préféré coller les mots les uns aux autres, en commençant par la fin. Ce qui donne :

Donau(Danube) +dampfschiffahrts(bateau à vapeur) +gesellschafts(compagnie) +kapitäns(capitaine) +mutze(casquette)

Malin, non ?

Et quand je dis en commençant par la fin, je m’entends. Je devrais dire, en commençant par la fin française. Car si la syntaxe de l’allemand classique est extrêmement contraignante pour tout le monde, pour nous, les français, elle renverse aussi l’ordre dans lequel nous décrivons habituellement les choses. Par exemple, le petit crème du bistrot de la rue Mouffetard, vous le buvez dans une tasse à café ; ce qui est décrit (tasse) est avant ce qui décrit (à café). D’abord l’essentiel (la tasse), puis l’accessoire (à café). A Berlin, sur Alexanderplatz, le petit crème est servi dans une Kaffeetasse. D’abord ce qui décrit (Kaffee) puis ce qui est décrit (tasse). Ce qui est important est à la fin.

Bon, pour un café, on gère assez bien, le béret sur la tête et le coude sur le comptoir.

Hélas, trois fois hélas, nos amis d’outre Rhin ne s’arrêtent pas là et appliquent ce même principe à toute la phrase. L’essentiel arrive en dernier, une fois que tout le reste est dit. Et, devinez quoi, le plus puissant dans une phrase allemande, c’est le verbe. Les germanistes que nous sommes doivent donc attendre la fin de la phrase pour en comprendre le sens. «Les Allemands prennent un morceau de verbe, le placent ici, comme un piquet, puis se saisissent de l’autre morceau, le plantent bien plus loin, comme un autre piquet, et, entre ces deux limites, ils entassent de l’allemand ». C’est Marc Twain qui le dit, dans son essai « The Awful German Language » (L’horrible langue allemande). Voilà pourquoi Madame de Staël pensait qu’il était impossible d’avoir une conversation avec un allemand, tout simplement parce qu’on ne pouvait pas lui couper la parole.

Sans que nous nous en rendions toujours compte, le français que nous parlons est l’héritier de la langue de cour. Dans les salons, la parole circulait comme on lance une balle. Qui avait de l’esprit s’en saisissait au vol et se lançait dans l’échange. L’allemand se prête mal à ce jeu, du moins pour l’auvergnate qui l’apprend sur les bancs de l’école. Une pratique assidue est nécessaire pour improviser, pour deviner ce que l’interlocuteur veut dire avant qu’il ait fini. De la grammaire, une habitude, de l’habitude, une sociologie.

Heinz Wismann, philologue et philosophe né à Berlin, a écrit un livre* qui décrypte le rapport particulier que chaque langue porte au réel. Un de ses exemples les plus frappants part de l’environnement naturel pour expliquer le sentiment d’appartenance. Dans les forets profondes des pays du Nord, les ancêtres des allemands d’aujourd’hui se servaient des bruits pour avancer, car la brume leur voilait parfois (souvent) la vue. D’où l’importance vitale de l’ouïe. Je cite ce cher Heinz « … [le] mot «appartenance»: en français, évoque un appartement. En allemand Zugehörigkeit contient le verbe hören, entendre: on appartient à un groupe si l’on est capable d’entendre son appel» . Il en conclue aussi que c’est pour laquelle la musique constitue l’une des contributions principales des germanophones à la culture universelle. Ou comment expliquer les symphonies de Beethoven (sourd soit dit en passant) par le manque de soleil qui prévaut parfois (souvent) de son pays !

Bref, parler différemment, c’est penser différemment. Or, par les temps qui courent, notre capacité à bâtir un avenir commun passe par le dialogue avec nos voisins italiens, anglais, espagnols et même avec les chinois qui ne sont pas nos voisins, mais qui fabriquent des masques. Quelque chose me dit que vous avez du temps, alors, à vos méthodes de langues !

* «Penser entre les langues» de Heinz Wismann, Ed. Albin Michel, 312 p.

Le temps, « Et voilà pourquoi l’allemand met le verbe à la fin » : https://www.letemps.ch/culture/voila-lallemand-met-verbe-fin

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