Du sang sur le givre. Dans l’aube glacée, l’énorme tache brillait d’un éclat livide. Le commissaire Pignon la repéra de loin, comme un squale traque un dauphin blessé. Il s’arrêta sur la petite route menant de Saint-Rémy à Chalon-sur-Saône. Au milieu de la chaussée, un grand couteau méticuleusement propre était posé en évidence à coté de la tache. Dans l’herbe piétinée, il découvrit les traces d’une lutte violente et deux ouvrages de poche maculés de boue rouge. Malgré le sang dans les livres, il reconnut Le silence des agneaux de T.Harris et De l’âme de F.Cheng. Sur la première page, un nom tracé à l’encre verte : Émilienne Saint-Georges.
Le commissaire ne perdit pas de temps. En dix minutes, il mobilisa la police scientifique de Dijon, bloqua la circulation inexistante à cette heure matinale, sécurisa la scène de crime et tira du lit son adjoint Espigares, un corse chétif mais pugnace. Lequel fut chargé de retrouver Émilienne. En attendant les renforts, Pignon réfléchit. Un meurtrier cruel et lettré avait semé les indices comme on laisse des insultes sur un mur. Un frisson parcouru l’échine musculeuse du commissaire, combien de victimes allait-il découvrir ? L’image de la Saône et Loire couverte de cadavres écorchés lui souleva le cœur. En un éclair, il vit la panique des chalonnais, le désarroi de sa brigade, l’affolement des politiques. Il décida d’appeler le maire.
« -Jean-Baptiste ? répondit aussitôt une voix féminine. Pourquoi est-ce que tu m’appelles ? Il est arrivée quelque chose à Paul, j’en étais sure ! «
Entre deux sanglots, la femme du maire lui expliqua que, la veille, son mari Paul Quintrau était revenu très angoissé du conseil municipal. Une altercation brutale l’avait opposé au premier adjoint. Caillol, éternel dauphin, avait décidé de se présenter contre lui. Les deux hommes en étaient venus aux mains. Et ce matin, le maire avait disparu. En vingt ans de mariage et de mandat municipal, il n’avait pourtant jamais manqué d’accompagner sa femme au marché du samedi pour rencontrer ses électeurs, d’une part et acheter un poulet rôti, d’autre part. Mal à l’aise, le commissaire Pignon interrogea avec minutie la quasi veuve avec qui il avait eu une liaison passionnée pendant toute l’année du CE1.
L’œil rond et bleu, la moustache drue, le commissaire Pignon était frisé comme un mouton et fort comme un bœuf. Depuis la cour de récréation, il avait choisi les policiers contre les voleurs et posait sur le monde un regard soupçonneux. Ce bourguignon fougueux se consacrait entièrement à sa mission. Son temps de repos était consacré à la lecture de romans policiers et le dimanche matin, invariablement, il courait le long de la Saône avec son labrador Sherlock. Quand il n’enquêtait pas, ne courrait pas, ne lisait pas, il lui arrivait de s’ennuyer. Mais il ne faillirait pas à arrêter le meurtrier du maire.
Accompagné du brigadier Laviollette, il se rendit chez Caillol pour apprendre que le suspect s’était envolé vers le Mexique via New York au beau milieu de la nuit. Soi disant pour la foire viticole de Guadalajara. Sauf que le Mexique n’extrade pas vers la France, comme l’apprit Pignon à Laviollette. Ils échafaudèrent un plan dans l’urgence. Interpol fut alerté et le FBI chargé de cueillir l’adjoint sur le tarmac de La Guardia, juste avant qu’il n’échappe à la justice de son pays. Fulminant, Pignon imagina Caillol menotté par un escadron de brunes sexy armées jusqu’aux dents. L’agent Clarisse Starling, l’héroïne du Silence des agneaux, lui plaisait beaucoup.
Son téléphone sonna au beau milieu de sa rêverie. Espigares avait retrouvé Émilienne Saint-Georges sans trop de difficultés. L’octogénaire, bibliothécaire à la retraite, présidait le club des amateurs de poésie de Châtenoy-le-Royal. Elle reconnaissait sans peine être la propriétaire De l’âme mais ne cessait de répéter, un peu troublée, « Je l’ai prêté à Nicolas ». « Mettez lui la pression », ordonna le commissaire. Espigares reprit l’interrogatoire en transpirant à grosses gouttes.
L’arrestation de Rémi Caillol, de l’autre coté du monde, fut diffusée sur CNN et reprise en boucle par Chalon-TV. Et la suite des événements resta longtemps le sujet de conversation favori de toute la ville. Vers midi, le maire, revenu d’une promenade solitaire et introspective annonça qu’il quittait la vie politique. Puis Nicolas Barrot, boucher de son état, livra spontanément son témoignage aux journalistes qui faisaient le pied de grue devant l’hôtel de ville: oui, il avait perdu le contrôle de sa fourgonnette le matin même sur la route de Saint-Rémy, oui, après deux tonneaux, il avait pu remonter la carcasse de son cochon dans le coffre, mais tout le sang était perdu. Ce qui posait un gros problème pour le boudin prévu ce soir au menu du banquet des amateurs de poésie. A la place, il pensait à des ris de veau aux morilles. Mais c’est délicat, le riz de veau. Non, De l’âme, il ne l’avait pas encore lu, c’est Émilienne qui avait insisté, mais son truc, à lui, c’était plutôt les polars. Sinon, il aimerait bien récupérer son couteau.
Pignon fut démis de ses fonctions avec effet immédiat. Le rapport de la police des polices mentionnait un « délire d’interprétation » dû, selon les psychologues, à « une consommation excessive de polars ». Le commissaire échappa à la prison mais pas à la dépression. Sa convalescence dans une maison de repos à Belfort fut longue. Chaque mois, la femme du maire lui envoyait des livres. Uniquement des romans d’amour.

Cette nouvelle nouvelle a été envoyée à la bibliothèque de Chalon -sur -Saône, pour un concours ayant pour thème « Du sang dans les livres« .
alors moi je dis, vive Chalon !
et les bibliothèques
et les bibliothécaires
allons donc à Chalon !
(enfin, quand on pourra, rapport à vous-savez-quoi)
coucou marylaure, j’ai adoré! comment vas tu ?
appelles moi quand tu peux. je t’embrasse, Elisa
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Moi aussi j’ai adoré. J’aime moins le boudin et les ris de veau… Alors que je ne résiste pas au bon pâté en croûte. Mais je m’égare.
En tout cas, je me suis bien faite avoir :-))
Merci pour tous ces billets!
Bises
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