Disappearing Union

Ce vendredi soir, rendez-vous au Clärchens Ballhaus, appellation hautement intraduisible, sinon par un très approximatif « la salle de bal de la p’tite Clara » qui ne vous dira rien. Ballhaus, c’est littéralement la maison du bal, une école pour apprendre le tango, le cha-cha-cha et en même temps un lieu populaire pour manger, boire, danser et se rencontrer. Ces établissements sont des institutions berlinoises, mi-bal de l’empereur à Vienne, mi-guinguette des bords de Marne.

C’est au fond d’une cour, dans le quartier de Mitte que Fritz Bühler a ouvert son local en 1913, avant de s’en aller mourir sur un champ de bataille peu après, loin des notes de musique et des jeunes filles en fleur. La salle lui a survécu : fermée par les nazis, elle re-ouvre dès 1945 dans la ville en ruine, elle perd de son lustre au fil des années, mais continue à accueillir des amoureux dans ses murs décrépis. Jusqu’en 2019 quand un promoteur rachète l’immeuble dans ce quartier où les prix grimpent plus vite que la valse fait tourner les couples de danseurs. L’association Disappearing Berlin (Berlin qui disparaît) en profite pour organiser une soirée avant la fermeture pour travaux. Des berlinois et des berlinoises dansent une dernière fois au son d’une musique mixée par un DJ dans la belle salle des miroirs. Ne pouvant pas me définir comme une fêtarde invétérée, mais néanmoins habituée à sautiller gaiement sur des airs de Claude François, je me mêle à eux sur la piste de danse. Il y a là des trentenaires branchés, des couples seuls au monde et des bandes d’amis en goguette. L’absence de jugement pratiquée à Berlin n’est pas le moindre de ses charmes.

C’est vite minuit et nous filons à la porte de Brandebourg, où des europhiles veulent dire au revoir aux Anglais, qui quittent l’union ce soir même. La petite foule rassemblée là entonne l’hymne à la joie et « ce n’est qu’un au revoir ». Des joueurs des cornemuses leur répondent tandis que nous agitons des petits drapeaux. Dans ce lieu symbole de toutes les guerres du 20ème siècle, je pense à ce peuple exaspérant. Le seul à repousser Hitler, le seul à ne jamais cesser de combattre. La petite île qui a libéré toute l’Europe de la barbarie et inventé le pudding tire sa révérence. Tristesse.

Nous ne pouvons pas retenir ce qui disparaît, ni les salles de bal, ni les unions défaites. Mais pour que nos enfants continuent à danser à Berlin, à Sienne, à Barcelone, à Prague, à Marseille et à Liverpool, il faut que la paix entre les peuples d’Europe dure encore longtemps.

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  1. Avatar de Inconnu

1 Comment

  1. Pas de moment symbolique à Lavoute pour célébrer cette triste désunion ….Juste une chanson qui tourne dans ma tête.
    Goodbye stranger.
    See you soon

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