L’usine

Imaginons, vous vivez en Allemagne de l’est, à Berlin, en 1981. Entre trente et quarante ans, mécanicien. Vous aimez votre femme, vous êtes dingue de vos deux enfants, vos amis vous font rire. Vous dormez sur le coté gauche, vous êtes myope. Vous êtes Klaus Tout-Le-Monde.

Un jour, vous rentrez du boulot, quand une camionnette blanche pile à votre hauteur. Des hommes en surgissent et vous jettent dans le cachot dissimulé derrière les rideaux fleuris du véhicule. La camionnette file vers la prison politique de la rue Genslerstraße à Berlin-Hohenschönhausen, dans un quartier interdit.

La Stasi, la police secrète de la dictature Est-Allemande vient de vous enlever.

Sans un mot d’explication, vous êtes déshabillé, revêtu du pyjama des prisonniers, et jeté dans un cachot. Plus de lunettes. Pas le droit de s’asseoir durant la journée. Toutes les quarts d’heure, 24 heures sur 24, le gardien regarde ce qui se passe par l’œilleton de la porte. La nuit, il frappe des coups sur la porte en hurlant « position réglementaire », pour que vous dormiez sur le dos, les bras tendus sur les draps. Le temps s’écoule, vous restez enfermé sans savoir pourquoi, sans nouvelle de l’extérieur. Madame Tout-Le-Monde n’a pas la moindre idée de ce qui vous arrive.

Cellule utilisé à partir des années 70

Vous ne voyez ni n’entendez jamais aucun autre prisonnier. Pas un bruit, sauf les cris des gardiens. Êtes vous le seul prisonnier ? Ou êtes vous exactement ? A Berlin ? Pour combien de temps ? Depuis combien de temps ?

prison secrète de la Stasi, à Berlin

Puis viennent les interrogatoires interminables. Vous vous dites « Je ne signerai rien ». Mais vous êtes seul face à l’incroyable perversité de vos geôliers. L’arbitraire est total ; des faits véridiques (la visite à votre ami Peter, en juillet dernier) sont instrumentalisés pour faire de vous un criminel (vous complotez contre l’état). L’absurde est devenu la règle. Jour après jour, vous perdez pied.

L’architecture des lieux est pensée pour l’humiliation et la perte des repères. Le seul bouton de la cellule c’est pour que le gardien actionne la chasse d’eau de vos propres toilettes depuis son couloir. Vous portez des pantoufles toute la journée, vous êtes un numéro. La salle de douche a deux pommeaux pour vous laisser espérer un échange avec un autre prisonnier. L’inspecteur qui vous harcèle est soit faussement amical, (c’est une erreur, Klaus) soit d’une perversité calculée (il sous-entend que c’est votre femme qui vous a dénoncé).

salle de rédaction du « protocole » : le prisonnier est dans une autre salle, derrière des barreaux. On peut le voir si on ouvre les portes de formica.

Les dictateurs est-allemands ont théorisé la terreur et l’ont même enseigné dans une école, à Potsdam. Pour que vous, Klaus, acceptiez de signer n’importe quoi, il faut que vous soyez dans une situation d’impuissance absolue, soumis à une instabilité quotidienne. L’inspecteur en charge des faux aveux est la seule personne à qui vous pouvez parler, cela prendra le temps que cela prendra, mais vous avouerez. Pour sortir de cet enfer de solitude qui flotte aux confins du monde, sans air frais et sans bruit, pavé de linoléum crasseux, avec la folie ou la mort comme seul horizon.

Vous, Klaus, 7 mois après votre enlèvement, vous signez et écopez d’une peine de 5 ans dans une prison « normale ». La vie, même une fois la liberté retrouvée, ne sera plus jamais la même.

Aujourd’hui, les lieux sont intacts. Les rideaux jaune criard et le formica brun caca d’oie, le décor grotesquement laid des séances de tortures restent dans leur jus. La visite donne la nausée. Reste une question : pourquoi ? Pourquoi tant de moyens employés pour détruire de simples citoyens ? Notre guide nous livre son analyse, terrifiante.

Il n’y avait que deux moyens de sortir de la prison : avouer ou être racheté par l’Allemagne de l’ouest qui a toujours considéré les citoyens de la RDA comme ses propres ressortissants. 34 000 euros par tête, environ. Entre 1961 et 1989, c’est plus d’un milliard cinq cent mille d’euros actualisés qui sont rentrés dans les caisses de l’état totalitaire en faillite. Le prisonnier se vend bien, il faut donc en produire. Pour en produire, il faut une usine.

Cette usine, c’est la prison de la Stasi.

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  2. Avatar de marylaureforgetdugaret

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