Drôle d’endroit pour un rondo

C’est à Wedding, un ancien hangar pour des bus. Un médecin amoureux de la musique l’a transformé en atelier de restauration de piano. Puis il a décidé de faire jouer les instruments à l’endroit même où il les répare. Un garçon qui sait bien gérer son temps, donc.

Dans la tradition de salon de musique des grands facteurs de piano comme Pleyel ou Erard, des récitals sont donnés toutes les semaines. A la berlinoise, ai-je besoin de le préciser? Soit: un bric à brac très ordonné de morceaux d’instrument, des rangs de chaises dépareillées et confortables, de vieux abats-jours, une buvette, des lustres de cristal, une estrade en bois brut. Des affichettes interdisent de poser sa bière sur les pianos, le public porte en toute décontraction qui le costume cravate, qui le chignon de dreadlock.

Les deux pianistes sont jeunes et talentueuses. Une brune, une blonde, chic et sobres en combinaison noire. Grâce à Alexandra qui est mélomane comme le sont tant de Berlinois, nous sommes très bien placés. Je suis pour ainsi dire assise entre les deux artistes quand elles attaquent le divertissement D 823 de Schubert.

Cette proximité me permet de saisir l’étrange ballet des interprètes: l’ondulation au dessus du clavier, les émotions sur leurs visages, les éclats de lumière émeraude et grenat de leurs boucles d’oreilles. Elles se parlent par des regards, des sourires, une seule pianiste avec quatre mains. La pluie sur la tôle ondulée du toit remplit les silences de la partition.

Après la pause, les gens reviennent tranquillement pour un morceau d’un compositeur contemporain né en Lettonie, leur bouteille de bière à la main. Les deux pianos sont maintenant face à face. Au début, une des pianistes pince les cordes du sien. Je n’ai jamais entendu une musique pareille! Si le divertissement de Schubert est une ballade en foret, la pièce de Vasks est un tour de grand-huit dans le noir et la tête en bas. A la dernière note, les deux pianistes s’écartent du clavier dans une brusque secousse, comme sous l’effet d’une décharge électrique.

Vasks, ou quand la musique, au lieu d’imprimer nos tympans, agit directement sur notre moelle épinière.

Programme du salon de piano Christophori du mercredi 09 octobre 2019 – Duo Linda Leine und Daria Marshinina spielen an 2 Flugeln

  • Schubert – Divertissement D 823
  • Vasks – Musik fur zwei Klaviere
  • Stravinsky – Concerto per due pianoforti soli
  • Schubert – Rondo D 608

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  1. Avatar de marylaureforgetdugaret
  2. Avatar de mamigie

2 Comments

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