Du coté de chez Swann et du coté de Tiergarten

Je pars pour visiter une galerie, dans cet élan propre à la découverte d’un lieu nouveau, dont on a entendu parler, qu’on imagine et qui va bientôt se confronter à la réalité. La galerie est à voir, originale, décalée, brute de décoffrage, berlinoise en diable. Déception ou coup de cœur? Je pédale jusqu’à Torstrasse, après un bref coup d’œil à la carte. J’y suis. Fermé. Le petit panneau sur la porte m’apprend qu’il faut prendre rendez-vous. Tant pis, je reprend mon vélo.

Une galerie (et oui ! )

C’est à ce moment là que cela s’est produit. Un basculement, dont je ne prends conscience qu’après coup, mais qui modifie ce célèbre ordre des choses dont vous avez peut-être entendu parler. Je sais comment rentrer à la maison. Sans réfléchir, sans carte. En ouvrant la chaîne autour de ma roue avant, geste rendu automatique par une pratique plus que quotidienne, je décide d’éviter l’Oranienburgerstrasse car les rails de tram et les éternels chantiers de la rue rendent la circulation malcommode. Plutôt passer devant le cimetière des Huguenots de la Chausseestrasse. Je laisse la Friedrichstrasse, la rue des Galeries Lafayette, à main gauche, puis je prends Invalidenstrasse vers le musée de la gare de Hambourg où je me suis baignée dans la couleur. Entre les voitures de taxi beiges, je passe sous la gare centrale et je frissonne en repensant à la pluie froide qui m’a avait trempé jusqu’aux os la dernière fois. Je passe la Spree. La chancellerie est bien rangée à sa place habituelle, en face du Reichtag. A partir de là, une ligne toute droite m’amène directement au Philarmonique, de l’autre coté de Tiergarten, en passant devant les statues d’animaux de Rudolf Siemering. J’aime bien l’élan, que je salue. Puis c’est le Kulturforum, indemne de toute circulation automobile, je pique à gauche pour la Potsdamerstrasse.

« Penser à prendre des abricots séchés chez Harb pour le petit déjeuner, c’est trop bon. »

Dans le premier tome de la Recherche, Proust se souvient de ses étés d’enfance à Combray dans la maison de sa tante Léonie. Deux cotés, deux promenades possibles pour le petit Marcel, du coté de Guermantes et du coté de Méseglise. Chez nous, il y a le coté de Tiergarten pour aller manger des donuts, visiter les musées, courir à l’ombre sous les arbres, faire des achats et le coté de Rewe pour le marché, partir au boulot et au lycée, s’entraîner au Pilates ou se promener dans le parc de Gleisdreieck. Un dimanche de l’été dernier, j’étais partie voir le mémorial de Rosa Luxembourg. J’ai perdu le fil de la ballade, j’ai confondu le Landwerkanal et la Spree. J’étais complètement perdue quand j’ai débouché par hasard sur la Potsdamerstrasse, que j’ai mis un petit moment à reconnaître. Il est loin le temps où Berlin se déroulait devant moi comme une suite de lieux aléatoires, complètement disjoints les uns des autres. La ville est maintenant ordonnée selon des repères familiers et les souvenirs de sensations plus ou moins intenses.

du coté de Tiergarten et du coté de Rewe

Je connais ce sentiment, déjà éprouvé sous d’autres cieux. Je suis chez moi.

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