Des mots sur le mur

D’abord c’est un américain. Kennedy, le beau gosse, est à la mairie de Schoenberg en juin 1963. Le mur vient d’être construit, il sépare les amants, les familles, la ville et le monde tout entier. D’un coté la liberté, de l’autre la prison. Simple comme une ligne entre le blanc et le noir. Que dit JFK? Que personne n’est libre si un seul homme est enchaîné. Que nous sommes tous des citoyens de cette ville-frontière. Il ne le dit pas mais il est là parce que la guerre continue sous un autre nom. Il dit que l’ennemi, c’est le communisme. Il dit que les Berlinois sont sur le front, qu’ils doivent tenir. Ils tiendront.

Kennedy arrive à l’hôtel de Ville ou il va prononcer son discours, « Ich bin ein Berliner » – Photo Rolf Goetze / Stadtmuseum berlin

Puis c’est un Allemand qui parle aux Allemands, le 8 mai 1985. Depuis 40 ans, le jour de la capitulation du Reich est le jour de la défaite. Au printemps 1945, les armées alliées sont sur l’Elbe, à 130 km de Berlin qu’elles peuvent atteindre en deux jours. Mais Roosevelt fait confiance à Staline. L’Union Soviétique a immensément contribué à l’effort de guerre et essuyé des pertes effarantes. A elle la prise de Berlin. Alors les GI s’arrêtent au bord du fleuve et le 2 mai 1945, c’est l’Armée Rouge qui entre la capitale du Führer. Pire qu’une défaite, c’est un massacre. Crimes, viols, destruction de la ville, les Berlinoises et les Berlinois sont les victimes expiatoires de la violence sans nom qu’ils ont eux même déclenchés quatre ans auparavant. Ainsi vont les guerres.

Ce que dit le président Richard von Weizsäcker ce jour là, c’est une révolution. Le 8 mai est le jour de la libération, Tag der Befreiung. Le jour où les Allemands ont été libérés du nazisme. Libérés par leurs ennemis, dans le sang, malgré eux. Mais libérés. Weizsäcker n’exonère pas son pays de la responsabilité de la guerre. Pour lui, l’avènement du III Reich, «Ce n’est pas parce qu’il y avait trop de nazis, c’est parce qu’il n’y avait pas assez de démocrates». Il dit « regardons la vérité en face ». Et c’est ce que vont faire les allemands.

A Bonn, le président allemand appelle à célébrer le 8 mai comme le jour de la libération, photo Egon Steiner / dpa

Les mots s’envolent, le mur est toujours là.

Un autre américain, Reagan le cow-boy, parle devant la porte de Brandebourg, en juin 1987. Les enfants vietnamiens qui courent sous les bombes au Napalm, les opérations de la CIA en Amérique Latine, on est plus trop sûr que le camp de la liberté soit le camp de la liberté. Pourtant dans la ville coupée en deux, l’ennemi reste le même. Le système soviétique est en train de s’effondrer sur lui même, mais les Berlinois vivent toujours de chaque coté d’un fil barbelé. Reagan s’adresse à l’autre camp «Monsieur Gorbatchev, faites tomber ce mur». Le mur tombera.

Reagan devant le mur, photo dieWelt.de

Pas de grand discours cette nuit là, juste une réponse hésitante, deux petits mots presque bafouillés sur une radio un soir de l’hiver 1989. Ab sofort, dès maintenant. Quelques instants après, les gardes laissent passer les milliers de berlinois qui se pressent aux postes frontières. La question posée était « quand la frontière sera-elle ouverte à Berlin ? »

Pour la première fois en 2020, enfin, le 8 mai était un jour férié à Berlin. Si vous êtes français, ce concept ne vous est pas étranger. Loin des polémiques mémorielles, il permet à pas mal de nos concitoyens de passer quelques belles journées de mai en vadrouille, camping en Ardèche, baignade sur une plage bretonne ou pique nique au bord de la Loire. Douce France. Un jour de liberté pour se souvenir, mais avec le pastis au frais, du fromage dans la glacière et les boules de pétanque dans le coffre.

C’est tout ce qu’on souhaitait aux Berlinois, une mémoire apaisée, un jour de liesse ou de farniente, comme il leur plairait de choisir. Étaient invités de toute l’Europe des jeunes gens « dont les parents étaient des ennemis et qui sont les amis d’aujourd’hui ». Pour Steinmeier, le président, « le 8 mai 1945, l’Allemagne était seule ». La promesse de l’armistice « Plus jamais » veut dire que l’Allemagne ne doit plus jamais être seule. Un beau discours devant quatre officiels assis à 5 mètres les uns des autres. Pour la fête, c’est encore raté.

Image tirée de la vidéo du discours du président Steinmeier, sur ZDF.de

Restent les mots, plus que jamais nécessaires. Car l’ennemi n’a pas tout à fait disparu, il circule encore dans la ville. Ce n’est pas un virus, ce n’est plus le communisme, mais des résurgences ça et là de la bête immonde. Elle prend cette fois la forme de manifestations contre les mesures de distanciations sociales qui sont instrumentalisées par l’extrême droite allemande, l’Afd. Pour trinquer dans la rue à la libération de l’Allemagne, dans cette ville où le mur n’est plus là, mais où, comme certains membres amputés, il fait encore mal, il faudra revenir à Berlin. L’an prochain ?

Discours du président Weizsäcker, le 8 mai 1985, avec la traduction en français ici

Discours du président Steinmeier, le 8 mai 2020 ici

Join the Conversation

  1. Avatar de mamigie

1 Comment

Laisser un commentaire

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer