Elle est tranquillement assise sur un coin de la balustrade en marbre du grand escalier. Elle regarde les grands primates du vestibule avec un mélange de dédain et de curiosité. La grâce de son corps puissant est d’un étrange réconfort. Aucune amertume dans son beau visage, mais les souffrances passées ont laissé un éclat de tristesse dans ses yeux. Missie, femelle chimpanzé capturée au Cameroun puis enfermée au zoo de Berlin en 1902 n’a peut-être pas oublié ce que nous, ses cousins germains, lui avons fait subir.

Au Zoologischer Garten (le jardin zoologique), Missie a connu une gloire de pacotille parce qu’elle singeait à la perfection les comportements humains. Des cartes postales de l’époque la montrent en train de manger avec une cuillère, elle fume et boit du café pour la plus grande joie des visiteurs. Les Berlinois de ce début du siècle l’adorent, prisonniers des représentations anthropocentriques de leur époque. Nous n’aurions sans doute pas fait mieux. Une vie sauvage domestiquée pour le spectacle, des ressources naturelles dévoyées pour nos loisirs, seuls les enfants et les artistes ont pu entre-apercevoir la souffrance derrière le grotesque.

En 1916, Anton Puchegger sculpte Missie dans du Palissandre de Rio et réussit à saisir la force fragile de la prisonnière. Sa représentation presque cubiste d’une bête sauvage en font une œuvre singulière. A la mort du sculpteur en 1918, l’Alte Galerie hérite de la sculpture et la prête illico au zoo qui l’expose dans la grande serre des palmiers. Retour en cage pour la Missie de bois, la Missie de chair et d’os est morte de faim après la première guerre mondiale.

Sur la planète des singes, l’histoire se répète et la grande serre du zoo brûle en 1945. Les berlinois pensent l’œuvre réduite en cendres et l’Alte Galerie la supprime de son catalogue. Il y a bien d’autres urgences dans la ville. Tout le monde oublie Missie.
En 2011, surprise, des recherches dans les archives du musée Bröhan révèlent par hasard que l’œuvre, non signée, a été préservée dans une zone non publique du zoo. On retrouve Missie dans la salle à manger du directeur ! Transportée là en 1957, toute la famille Klös la trouve très chouette et veille sur elle, ce qui explique son relatif bon état. Bon, un peu comme si – hypothèse, hypothèse – le Louvre était détruit et qu’un gars ramasse la Joconde dans les gravas pour décorer son entrée. Le musée parvient à prouver l’origine de l’œuvre et en 2014, Missie revient dans l’Alte Galerie. Elle choisit de se poser dans le grand escalier. Bienvenue à Berlin, la ville-phœnix qui renaît de ses cendres.
Par les temps qui courent, ce sont les hommes qui sont en cage et les animaux qui se promènent dehors. Il en profitent pour explorer les villes : mon journal favori montre la photo hilarante d’un canard qui prend la pose place de la République, dans un Paris désert. Il paraît qu’il y a des chèvres dans les centres villes du pays de Galle, des cerfs à Nara au Japon, un puma à Santiago du Chili. Sur les réseaux sociaux, les confinés de tous les pays s’émerveillent des gazouillis entendus dans les rues. Vinciane Despret, philosophe des sciences, explique qu’en l’absence des autos, les oiseaux ont « le champ libre et le chant libre ». Et qu’aussi nous sommes plus attentifs. A la fenêtre, nous prenons conscience de ce que le monde est devenu.

Missie va rester sur son escalier, le canard-titi-parisien va probablement retourner se cacher quand le virus relâchera son emprise. Ce qui finira bien par arriver. Dans le monde d’après, il ne tiendra qu’à nous d’entendre encore le chant des oiseaux.
L’histoire de Missie sur le blog du musée : ici
le site de l’Alte Galerie : ici
Elle, n°3877 10 avril 2020
Vinciane Despret, Habiter en oiseau, ed. Actes Sud