… de dénivelé, s’il vous plaît, sinon l’eau ne peut pas s’écouler. Le Luisenstadtischerkanal, ou le canal Louise*, ce sont des ratages, des crimes et des crises qui s’empilent les uns sur les autres pour finalement donner une jolie promenade dans une tranche de ville et de temps. C’est en janvier dernier, alors que nous gambadions gaiement dans les rues sous la houlette du groupe photo**, que nous apprîmes toute l’histoire.



Berlin est construit sur une zone humide ; au milieu coule la Spree. Le Landwehrkanal utilisé pour le transport de marchandises fut construit en 1845 à partir d’un fossé de drainage. Puis L’architecte Schmidt dessina les plans d’une troisième voie navigable pour relier le Landwehrkanal et la Spree. Trop droit, se dit l’urbaniste Peter Lenné, qui reprit le projet à la mort de Schmidt. Et il ajouta une jolie courbe sur le tracé. Il faut dire que Lenné est aussi le paysagiste à l’origine du romantisme paysager allemand. La mécanique des fluides, Peter, c’était pas trop sa tasse de thé. Enfin sa chope de bière. Le canal est terminé en 1852 mais il n’est que très peu exploité. L’eau stagne et l’odeur est épouvantable. Les bateaux sont peu nombreux à l’emprunter. En 1926, la ville décide de combler le canal et de le transformer en espace vert. Erwin Barth, un architecte, est chargé du projet.


Nous suivons donc l’ancien cours d’eau devenu une voie verte. Nous passons devant un bel immeuble tout en rondeur et en couleur qui date de 2007, c’est un béguinage. Des femmes vivent là, la voisine a toujours la clé, il y a des espaces communs et des règles de vie. Les hommes sont admis, mais le locataire doit toujours être une femme. Puis nous passons devant une autre maison commune, 200 étudiants de la TU (prononcer Téou), l’université des techniques sont associés pour rénover un immeuble et le transformer en résidence estudiantine avec jardin sur le toit et salle commune. 13 appartements sont loués pour une bouchée de pain à des étudiants. Nous entrons dans le jardin, et n’arrivons plus à ressortir. Nous tournicotons un bon moment. Enfin, quelqu’un trouve la sortie et nous continuons la promenade.







Nous arrivons enfin au Engelbecken, le bassin de l’ange, qui se trouve devant l’Eglise Saint Michel. Ici, en toute simplicité, Barth, imagine le Taj Mahal version berlinoise ; il doit y avoir des bains publics, des statues d’éléphants, des palmiers. Trop dénudé, disent les paroissiens de Saint Michel. Bataille. Puis le krack de 1929 règle la question : une seule statue de Bouddha sera réalisée, faute de moyens.



Mais on parle aussi du bassin pour une raison moins drôle. C’est ici, au printemps 1921, que la police berlinoise retrouve chaque jour un morceau de corps féminin : bras, tête ou jambe. Ces crimes ont été commis par un meurtrier en série, Carl Grossmann, qui piégeait les jeunes femmes fraîchement débarquées à Berlin pour y trouver du travail. Si les temps n’étaient pas si anxiogènes, je raconterais ici toutes les horreurs de ce monstre. Mais je me contenterais de dire que la police lui imputa plus de 100 crimes et qu’il n’en avoua que 3. Et qu’on n’a pas retrouvé beaucoup de corps entiers. Et que Grossmann tenait un stand de saucisses à la gare de Schlessige.

Sur ce, nous allons manger au Kaiser Kuchen, l’empereur des gâteaux, maison fondée en 1866 qui servait ses divines pâtisseries dans les ballons dirigeables ralliant New York à Berlin. Ce qui est beaucoup plus chic que la brioche chimique sous vide servie par Easyjet.


Partis de la révolution industrielle, nous arrivons au 20ème siècle. La Kopenickstrasse abrite un Wagenburg (Château de wagons ?) : un campement de caravanes. C’est l’idée très berlinoise d’occuper les lieux et de créer un mode de vie différent. Trop anarchique, dit le sénat de Berlin qui en démantela pas mal, dont celui de la Postdamerplatz. Négociation. Si les occupants se sont installés avant 1994, c’est légal. Longtemps mal vus des voisins, les Wagenburg présentent aujourd’hui un avantage certain : ils empêchent les loyers de grimper trop vite.
Enfin, nous arrivons depuis une cabane de bois adossée à un arbre, au beau milieu d’un carrefour. En 1983, Osman Kalin repère une absurdité topographique : un triangle de terrain proche du mur est inoccupé. Il installe une petite cabane et plante des choux et des tournesols. Qui dépassent le mur. Trop haut, disent les policiers Est-allemands, qui coupent les fleurs. A la chute du mur, il rehausse sa maison d’un étage. Menacé d’expropriation en 2000, il est défendu par un collectif d’habitants du quartier et se voir attribuer une adresse absurdement poétique : le 0 sur Bethaniendamm à Kreuzberg.


Si vous venez à Berlin, où choisirez vous d’habiter ? Une cabane, un village de roulottes, un béguinage, un immeuble bourgeois ? Nulle part ailleurs, une si grande liberté.
*L’ancien quartier de Kopenick avait été rebaptisé en 1802 du nom de l’épouse de l’empereur François Guillaume III, adorée des Berlinois. Le nom a aujourd’hui disparu mais cela prouve bien que les Louise, malgré leur caractère parfois éruptif, sont infiniment aimables.
** l’excellent groupe photo de l’excellente association Berlin Accueil