Ce petit matin de décembre, je bois un café, je mange un laugenbrot, je lis le journal et puis je vais me promener avec les membres de Berlin Accueil (excellente association, l’ai-je déjà signalé? ). Au milieu du quartier de Kreuzberg, dans le Viktoria Park, une colline culmine à 66 mètres au dessus du niveau de la mer ; une belle vue sur Berlin. Dans l’air vif et transparent, notre petit groupe attaque l’ascension par la face nord. Victoire, nous voici au sommet.



Il fait très beau, le soleil dessine une croix de lumière sur la tour de la télévision qui domine toute la ville. Phénomène naturel un tantinet décalé sur un monument érigé pour la plus grande gloire du communisme.

Marrant.
Le monument commémoratif du sommet est lui aussi en forme de croix, cette fois-ci à dessein. Il a même donné son nom au quartier*. La Croix de Fer, c’est la médaille militaire attribuée aux plus valeureux des soldats des guerres de libération de 1813 à 1815. Je tourne autour de l’aiguille de fonte, perplexe. Les dates et les batailles célébrées ne m’évoquent pas grand chose. Großgörschen, mai 1813, Belle Alliance, juin 1815. Puis je comprends d’où vient l’étrangeté ; ce monument c’est l’anti-arc de Triomphe. Nos défaites, leurs victoires.




Les guerres de libération, c’est la lutte contre l’envahisseur français. Après la campagne de Russie en 1812, l’étoile de Napoléon, jusqu’alors invincible, commence à pâlir. L’Angleterre, l’Autriche, la Suède, la Russie, la Prusse se coalisent et remportent la victoire de Leipzig en 1813. Ils raccompagnent l’empereur à Paris où il est contraint d’abdiquer. Direction l’île d’Elbe d’où ce diable d’homme s’enfuira pour restaurer et le drapeau tricolore et son pouvoir. Fin de partie en 1815, quand l’Europe toute entière, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse, la Suède, la Russie, les Pays-Bas et plusieurs des états allemands, défont la Grande Armée. Où ça ? Dans un petit village de Belgique, près de la ferme de Belle-Alliance où l’Anglais Wellington et le prussien Blücher se sont rencontrés. Pas loin de Waterloo.

Le duc de Wellington (1769-1852), commandant du corps anglo-hollandais en Belgique, et le général prussien Blücher (1742-1819) se rencontrent à la ferme de La Belle Alliance, au cours de la bataille de Waterloo, le 18 juin 1815.
Troublant.
Récemment, l’éducation nationale a contraint une ado que je connais bien à rédiger une dissertation sur le sujet « Des cannibales ». Dans ce texte, Montaigne renverse la perspective et propose un autre point de vue; et si c’était nous, les sauvages ? Procédé inventé en 1570 et analysé en 2019 par une jeune lectrice connectée : « Montaigne, il dezoome ». Prendre de la hauteur, voir sous un angle différent, voilà qui peut être utile, effectivement.
Penser à dezoomer, je le note.
*Kreuzberg = la montagne de la Croix
** Encyclopedia Universalis, La Belle Alliance Crédits : Hulton Getty