L’excellente association Berlin Accueil propose une visite commentée à la Gemälde Galerie. C’est Rembrandt, c’est Veermer, c’est en bas de chez nous : on y va. En cet horaire vespéral, les conditions sont idéales ; petit groupe sympa, salles presque vides, guide francophone. Dès l’entrée, on nous octroie de petites chaises pliantes facilement transportables ; c’est bien pratique.



Nous nous regroupons d’abord devant Das Glas Wein (le verre de vin) peint par Vermeer van Delt vers 1662. Dans un intérieur bourgeois, un homme sert un verre de vin à une femme. Bon. La spectatrice de 2019, qui en a bu moult, ne s’émeut guère. Qui dira les vertus d’un petit muscadet bien frais avec un ou deux TUC dans la cuisine après une harassante après-midi de shopping ? Mais ce n’est pas le propos de Veermer. Notre guide décode le tableau. Les longes d’un cheval sur les carreaux c’est pour la tempérance. La coiffe nous apprend que la femme est mariée, mais l’homme n’est pas son époux (voir les instruments de musique du premier plan). La tempérance, la bourgeoise s’en bat l’œil et sirote ingénument son verre. Du blanc. Le message de Vermeer aux femmes est limpide comme de l’eau de roche : pas d’ivresse, pas de musique, pas de musicien. C’est ce qu’on appelle de la peinture de genre !

Au tour de Rembrandt à présent, nous faisons cercle devant « Susanne au bain». Petit rappel à l’usage de ceux qui ne lisent pas le livre du Deutéronome tous les matins : Susanne se baigne dans son jardin quand surviennent deux vieillards lubriques. La jeune femme ne cède pas. Ses deux agresseurs la dénonce pour adultère, et, sur la base de ce faux témoignage, elle est condamnée à mort.
Dans la galerie, deux tableaux sur ce même thème sont exposés cote à cote, celui de Pieter Lastman, peint en 1614 et celui de Rembrandt, qui date de 1647. Dans le premier, les deux vieux ont l’air de notables respectables, il ne voient que le dos de leur victime, mais le spectateur, lui, contemple sa nudité à loisir. Susanne regarde vers le ciel, implorant un secours. Malaise. Il ne manque que les commentaires qui transforme la victime en coupable : mais que faisait-elle nue dans son jardin, au fait ? Franchement.

Rembrandt, lui, peint la scène autrement. Dans sa version, les vieillards ont l’air des deux prédateurs qu’ils sont. L’un des deux se jette sur Susanne .A travers les siècles, un drapé protège son corps des yeux des voyeurs. Ce que nous en apercevons est semble bizarrement en décalage avec son visage juvénile ; la silhouette est un peu avachie, un peu usée, un peu recroquevillée. Elle nous regarde.

Dans la Bible, le prophète Daniel sauve Susanne in extremis en confondant ses deux agresseurs. En France, en 2019, on estime qu’une victime sur dix porte plainte et que, lors des procès, un agresseur sur dix est condamné*. Déconstruire les codes sociaux, oser dire non, demander la justice, appliquer le droit ; nous n’y sommes pas encore. Mais depuis das Glass Wein, nous avons tout de même un peu progressé.
*chiffres du ministère de la justice, cités dans le Elle N°3857 du 22 novembre 2019